Raymond Lumley, 2029
En 1953, Irma Waybourne conçut, ou selon sa version des événements reçut passivement Merriblinte par l’intermédiaire d’instructions et de visions que lui envoyait, au cours d’une longue série de rêves nocturnes, un certain Ninggalobin. La prégnance de ces rêves était si forte qu’ils demeuraient à son réveil profondément gravés dans sa mémoire, en sorte qu’elle n’avait aucune difficulté à en restituer la substance exacte.
Il ne s’agissait pas seulement de messages verbaux que lui aurait transmis l’esprit désincarné d’un mort : ses rêves étaient principalement constitués d’images, vivaces et détaillées — qu’accompagnait cependant toujours une sorte de commentaire délivré par une voix masculine, plus intuitionnée qu’effectivement perçue, qui affirmait être celle de Ninggalobin.
Ainsi, bien que l’ouvrage que nous possédons aujourd’hui, ainsi que les illustrations qui l’accompagnent, résultats de cet épisode onirique, soient bel et bien l’œuvre d’Irma Waybourne, celle-ci a toujours affirmé qu’elle n’était pas leur véritable auteure, et que la plupart des thèmes qui s’y trouvaient abordés ne correspondaient d’ailleurs nullement à ses préoccupations d’alors.
Il est vrai qu’elle avait d’ores et déjà établi un possible relation de cause à effet entre sa disparition de Hanging Rock en 1940, et le fait que ce massif de roches volcaniques s’était vu conférer jadis une grande importance aux yeux des Wurundjeri, les Aborigènes qui occupaient cette région du sud-est de l’Australie avant l’arrivée des premiers colons britanniques.
Or les connaissances d’Irma au sujet mythes, des croyances, des coutumes et des cérémonies des Wurundjeri étaient extrêmement lacunaires, pour ne pas dire inexistantes ; elles étaient en tout cas très largement insuffisantes pour qu’elle soit en mesure de décrire de manière aussi détaillée que ne le fait Merriblinte les règles de mariage en vigueur dans cette communauté, qui d’ailleurs, à l’orée du XXème siècle, a failli disparaître totalement, tous les Wurundjeri d’aujourd’hui étant les descendants d’un unique ancètre ayant vécu au milieu du XIXème siècle.
L’origine et le contenu des rêves d’Irma demeura pour elle un mystère : elle ne comprenait pas d’où lui venait le savoir sous-jacent au récit et aux visions qu’elle percevait nuit après nuit, en fragments et fulgurances qui, peu à peu, telles les pièces d’un puzzle, composaient des ensembles cohérents. Et elle n’eut jamais l’impression d’avoir, de près ou de loin, approché Ninggalobin lors du séjour qu’elle effectua en 1940 « par-delà les portes de notre monde » ; elle ignorait d’ailleurs totalement, lorsqu’elle commença à l’entendre dans ses rêves, qui pouvait être ce Ninggalobin qui s’adressait à elle avec une telle condescendance.
Ninggalobin, ngurungaeta des Marin-balluk
Nous savons aujourd’hui peu de chose de Ninggalobin, qui fut, dans la première moitié du XIXème siècle, ngurungaeta (ancien) du clan Marin-balluk de la tribu Wurundjeri. Les Marin-balluk habitaient une contrée située autour du mont Macedon, que les Aborigènes appelaient Geboor, ou Geburrh, et qui comprenait Merriwollert, l’actuel Hanging Rock. Les quelques témoignages qui nous ont été conservés nous apprennent qu’il avait la jouissance, avec Billibellary, ngurungaeta des Wurundjeri-willam, des carrières de Mount William (ou Mount Duvil), situées à quelques 200 km à l’ouest du mont Macedon, source prisée de haches de jade, qui faisaient l’objet d’intenses échanges entre tribus, et dont on a retrouvé des exemplaires jusque dans les Nouvelles Galles du sud et la région d’Adelaïde.
Mount Macedon, Hanging Rock et Mount William (État de Victoria, Australie)
Il participa, avec Billibellary et plusieurs autres anciens de la tribu des Wurundjeri, à la signature du traité de Merry Creek, le 6 juin 1835.
Signature du traité de Merry Creek (tableau réalisé en 1875 par John Westley Burtt)
Ce traité, signé du côté des colons par un certain John Batman, et du côté des Aborigènes par huit des principaux anciens de la tribu Wurundjeri, stipulait que les indigènes cédaient environ 200 000 hectares de terres situées au nord de la baie de Port Philip (ou se trouve l’actuelle ville de Melbourne) contre le paiement annuel d’une rente, estimée à une centaine de livres sterling de l’époque, composée de haches, de couteaux, de ciseaux, de vestes de flanelle, de chemises de coton, etc. En gage d’alliance, les Wurundjeri offrirent en retour plusieurs paniers remplis d’armes de chasse, et deux capes en peau de phalangers, extrêmement précieuses à leurs yeux.
Grande cape en peaux de phalangers
Après la signature du traité, un grand corroboree[1] fut donné par les Wurundjeri à leurs nouveaux alliés.
Un corroboree à Mills Plains, tableau de John Glover, 1832
Ce traité marque un tournant dans l’histoire de la colonisation de l’Australie : c’était la première fois que des colons, « achetant » un territoire à une tribu, reconnaissaient implicitement que ces derniers en avaient précédemment la propriété légitime. Pour cette raison, le gouvernement colonial de Sydney lui refusa toute validité, la doctrine officielle de la Couronne anglaise étant que la terre australienne n’appartenait à personne avant l’arrivée des Britanniques (était, en termes juridiques, terra nullius), et que les Aborigènes ne pouvaient ni la revendiquer ni la céder, les autorités coloniales étant seules habilitées à la distribuer aux nouveaux arrivants — et éventuellement, à la « céder » aux Aborigènes eux-mêmes, qui purent ainsi être « légalement » cantonnés dans des réserves, dont la localisation et les limites furent arbitrairement modifiées et amoindries au fur et à mesure du développement de la colonisation.
Le traité de Merry Creek n’ayant pas été honoré du côté Britannique, quelques « incidents frontaliers » s’ensuivirent. Le plus grave se déroula autour du poste de Yering, près l’actuelle ville de Melbourne. A cette occasion, Jaga Jaga, un neveu de Billibellary, fut fait prisonnier par les autorités coloniales, puis libéré de vive force par ses compatriotes ; plusieurs coups de feu furent échangés, sans qu’aucun colon ou soldat anglais fût tué ou blessé (on ne sait pas s’il y eut des pertes du côté des Wurundjeri). Et si l’affrontement ne dégénéra pas en véritable guerre mettant aux prises les autorités coloniales et les Wurundjeri, c’est parce que les Aborigènes se sentaient toujours liés par le traité de Merry Creek et par les devoirs d’hospitalité qui en découlaient : de là d’ailleurs le fait qu’une cinquantaine d’entre eux seulement participèrent à l’opération au cours de laquelle Jaga Jaga fut libéré.
Aujourd’hui, les descendants de la tribu Wurundjeri, au demeurant fort peu nombreux, sont tous issus du seul Bebejan, l’un des huit ngurungaeta qui signa le traité de Merry Creek.
Ce que disait la voix
Voici maintenant comment le contenu de Merriblinte fut, au témoignage d’Ève de Poitiers, communiqué à Irma Waybourne durant son sommeil.
« Déjà quand je la rencontrai, Irma affirmait qu’elle avait été, durant les trois jours de sa disparition en 1940, transportée dans le Temps du Rêve ; je ne sais pas si elle avait déjà cette opinion avant qu’elle ait rêvé de Ninggalobin. Ses rêves commencèrent en 1953, sans avoir été précédés d’aucun signe annonciateur. Une nuit — elle ne se souvenait plus quelle en était la date exacte, sans doute un samedi du mois d’avril — elle entendit une voix qui l’appelait comme d’une très grande distance ; et cette apostrophe était si déterminée qu’elle crut sur le moment qu’elle l’avait réveillée en sursaut… La voix lui affirma quelque temps plus tard qu’elle était celle de Ninggalobin, un Wurundjeri dont elle n’avait jamais entendu parler et dont, au cours de ses voyages oniriques, elle n’a jamais vu le visage…
« Lors de ce première songe initiatique, qu’elle vécut selon un mode quasi hallucinatoire de réalité remémorée, elle était quant à elle allongée dans une grotte parfaitement obscure — mais dont elle pouvait cependant observer l’agencement. Elle ne ressentait aucune oppression, aucune impression de froid ou d’humidité ; rien ne bougeait. Il y avait seulement cette cavité noire et immobile, et cette voix qui, retenant son attention, lui disait :
“Au commencement, nul être vivant, aucun être pensant, ni toi ni moi, ne parcourions le sentier des saisons. Et pourtant nous étions là tous les deux, nichés dans les replis du serpent Arc-en-ciel, sous le piquetis des étoiles, qui sont les écailles multicolores du corps du monde… Ton âme n’avait par d’oreille pour entendre, pas de bouche pour dire ce qu’elle n’avait pas entendu ; ton esprit n’avait pas d’yeux pour voir, et pas de main pour peindre ce qu’elle n’avait pas pu voir.
“Au premier instant du Temps du Rêve, lorsque tout recommence, lorsque la Mère du Temps, reculant dans l’éternité, fit place aux Esprits des Autres, seul(e) le serpent Arc-en-ciel, parce qu’il/elle percevait sur la pointe bifide de sa langue l’angoisse du planeur Sucre, savourait la mélopée de son ressac et de son reflux, goûtant les étincelles du ciel.
“Toi cependant, bien que tu sois restée trois jours et trois nuits dans la racine de Korweinguboora, la dent qui s’accroche à la mâchoire du monde, tu ne peux te souvenir de ce que tu n’as pas vu ; tu ne peux témoigner de ce que tu n’as pas entendu.
“Mais moi, lorsque jeune encore je me rendis aux sources vives du Temps du Rêve, j’ai contemplé ce que tu n’as pas vu, j’ai appris ce que tu n’as pas entendu. J’ai voyagé jusqu’aux extrémités du temps, pas à pas j’ai suivi le Peuple des Étoiles ; j’ai vu comment, après qu’ils eurent durablement resplendi dans un firmament privé de ténèbres, ils se lassèrent de leur lumière et abandonnèrent le monde à la seule alliance du soleil et de la lune.
“Aujourd’hui, je m’adresse à toi ; demain, je te dirai ce que tu dois savoir ; je t’enseignerai ce que tu dois comprendre. Il faut que, dans le monde sans mémoire qui est le tien, la connaissance des Temps Anciens ne soit pas entièrement abolie. C’est pourquoi je m’adresserai à toi encore et encore, demain et demain et demain, jusqu’à ce que tout ce qui doit être dit ait été énoncé, jusqu’à ce que tout ce qui doit être vu ait été révélé.” »
Wurundjeri donnant un corroboree
après avoir vu pour la première fois un vaisseau anglais,
(illustration réalisée pour Merriblinte, et « rejetée » par Ninggalobin)
« Ce rêve différait, par sa force et son étrangeté, de tout ceux qu’Irma avait pu faire auparavant. Elle en fut bouleversée. Et dès qu’elle eut acquis la conviction qu’il s’agissait d’une sorte de message, et peut-être aussi d’un souvenir surgi de ce qu’elle avait vécu au cours de sa disparition de 1940 — elle décida qu’elle retranscrirait tout du long, avec toutes leurs nuances, les messages qu’elle recevait en songe. »
« Au cours des mois qui suivirent, Irma fit un grand nombre de ces rêves initiatiques. Ninggalobin lui dessinait des mantras (il ne s’agit pas du mot exact, mais c’est le terme qu’employait Irma, “faute de mieux” disait-elle), lui faisait observer des paysages et des scènes, parfois figés dans une immobilité de pierre, parfois vivement colorés et comme animés, mais auxquelles elle ne pouvait participer que de l’extérieur en silence, n’ayant aucun moyen de s’y impliquer. Dans ces rêves, elle n’avait ni bouche ni mains, seulement des yeux et des oreilles et, privée de bras et de jambes, ne disposait d’aucun moyen de se mouvoir : elle était condamnée à écouter et observer tout ce qui lui était révélé, comme du point de vue de Sirius. Il paraît que cette situation de témoin impuissant, de spectateur purement passif, porte un nom : “l’atopie”.
« Pendant tout ce temps, la voix de Ninggalobin lui expliquait, très lentement, afin que ses paroles se gravent dans sa mémoire, qui plus est en anglais (ce qui après coup lui sembla bizarre), le sens des visions qui défilaient sous ses yeux. Ou peut-être serait-il plus juste de dire que les visions qui s’offraient à elle constituaient une sorte de commentaire, une illustration de l’enseignement oral que Ninggalobin lui délivrait en parallèle.
« Les sentiments d’Irma, au cours de ces séances quasi hypnotiques, et surtout après son réveil, lorsqu’à nouveau en possession de son corps elle confiait au papier, en partie pour s’en délivrer, les récits et les visions qui la hantaient, étaient violemment conflictuels.
« D’un côté, elle était fascinée par ce qui lui était communiqué ; et bien qu’elle ne se sentît pas le plus souvent directement concernée par les messages de Ninggalobin, elle avait la conviction que s’y cachaient peut-être des clés qui un jour lui permettraient de percer le secret de sa mémoire personnelle, qu’elle savait encore très largement séquestrée au tréfonds de son esprit. Irma tenait de la bouche même de Ninggalobin, que Merriwollert, le rocher des phalangers[2], avait été, était et serait pour l’éternité une voie s’ouvrant sur Merriblinte, le rocher des étoiles, et elle pressentait qu’elle saurait peut-être un jour rejoindre par ses propres moyens ce lieu situé dans le monde des Esprits (« le Temps du Rêve »), où involontairement déjà elle avait séjourné du 14 au 17 février 1940.
« D’un autre côté, la manière dont Ninggalobin la traitait — comme si elle était une sorte d’attardée mentale — lui semblait si profondément humiliante qu’elle en conçut une irritation qui se mua en exaspération, puis en une profonde amertume. Mais que pouvait-elle faire ? Comme ses songes n’occupaient ni chacune de ses nuits, ni leur totalité et que leur succession erratique faisait qu’elle ne pouvait prévoir, lorsqu’elle se couchait, si elle allait être visitée par l’un d’eux, cela n’aurait eu aucun sens de se priver complètement de sommeil. »
Scènes de chasse wurundjeri,
(illustration réalisée pour Merriblinte, et « rejetée » par Ninggalobin)
« Dans le but de manifester son insatisfaction, et peut-être aussi dans l’espoir de modifier à son avantage la relation profondément inégalitaire imposée par Ningallobin, elle décida de suspendre ses activités littéraires et picturales vigiles, refusant toute collaboration diurne aux desiderata de son despote onirique, interrompant de cette manière, plusieurs semaines durant, le fil de ce qui devait constituer, selon son tortionnaire, ses futures révélations ésotériques.
« Mais une tension, une souffrance psychique croissante s’empara peu à peu de son esprit, en sorte que son refus de collaborer entraîna des insomnies de plus en plus sévères ; elle vit arriver le jour où elle ne serait plus en mesure d’assurer correctement son métier d’enseignante qu’elle ne pouvait, pour des raisons financières évidentes, se permettre de délaisser. Elle reconnut donc sa défaite et se remit à la tâche ; après qu’elle eut purgé sa mémoire des séquences de Merriblinte qui s’y trouvaient bloquées, le cycle de ses songes reprit comme si rien n’était passé.
« Changeant son fusil d’épaule (ou passant d’un extrême à l’autre), elle se lança dans une grève du zèle : elle consacra la totalité de son temps libre à la reprise, minutieuse et pour tout dire maniaque, des illustrations d’ores et déjà réalisées pour Merriblinte. Cette tentative d’obstruction eut un résultat strictement identique au précédent : au fur et à mesure de ses “efforts d’amélioration” du stock d’illustrations déjà réalisées, de nouvelles visions et de nouveaux messages venaient s’ajouter aux précédents, engorgeant peu à peu, puis paralysant pour finir tout à fait son esprit — ce qui la contraignit à baisser définitivement pavillon, résignée désormais à se soumettre aux desiderata de son garde-chiourme.
« Elle découvrit cependant à cette occasion que Ninggalobin exerçait un contrôle latent, une influence occulte sur son comportement éveillé. Il surveillait en effet ses activités diurnes et, capable de remplir à son égard le rôle d’un censeur, fit en sorte qu’une partie de ce qu’elle n’avait pas, en raison de son retard, couché sur le papier, fût inhibé, ou purement et simplement gommé de son souvenir. Il était, tapi au cœur de son esprit, un “Nyol”, l’un de ces effaceurs de mémoire dont parle Merriblinte.
« Elle “égara” ainsi, ou plutôt occulta, de manière aussi inexplicable que définitive, trois longs passages du mythe. Le premier concernait les origines du monde des esprits, et parlait d’un personnage appelé “la Mère du Temps du rêve” qui, précédant dans l’ordre des Ères l’apparition du couple Myndie/Bidju, entretenait de mystérieuses relations avec le non moins énigmatique “Peuple des Étoiles” ; le second évoquait les “esprits Namaroto”, qui jouèrent semble-t-il un rôle déterminant dans la première grande efflorescence de la vie, celle des Snoutobreξ ; et le troisième traitait de certains aspect de l’existence quotidienne des Wurundjeri avant l’arrivée des Européens. Comble de malchance — ou vengeance de son tourmenteur onirique ? — elle ne put reconstituer aucun des textes égarés, alors qu’elle était en mesure de réciter les autres par cœur, ceux dont le contenu avait docilement été couché sur le papier.
« Seules demeurent aujourd’hui, de cette version plus étendue de Merriblinte, les sept illustrations qui, avec leurs légendes, accompagnaient ces développements, et furent “rejetés” par Ninggalobin. »
Corroboree nocturne,
(illustration réalisée pour Merriblinte, et « rejetée » par Ninggalobin)
[1]. Un corroboree est une célébration en plein air à laquelle participent des membres de plusieurs clans, et où les chants et les danses alternent avec des récits rituels, avant de se terminer par un banquet.
[2]. Aujourd’hui Hanging Rock.








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