Icônes : blasons et crytpoglyphes

 

 

 

 

Harald Langstrøm

 

 

 

 

7-senivrer-du-vide

 

 

 

Chaque poème d’EingAnjea se trouve mis sous l’invocation d’un blason, qui figurait déjà dans Merriblinte, où ils représentaient les « cryptoglyphes » des 6 + 1 saisons de l’année wurundjeri. Une correspondance ostensible s’établit ainsi entre les six vies « historiques » d’EingAnjea et les six saisons naturelles de l’année, la dernière facette du destin d’Irma Waybourne (sa « vie » dans les profondeurs Hanging Rock) se situant sur un tout autre plan d’existence que les six autres : celui de l’indifférenciation originaire d’Eingana et d’Anjea, celui du non espace et de la non durée. Et de manière similaire, pour les Wurundjeri la septième saison du grand cercle de l’année se situe dans un tout autre mode de temporalité que les six autre : celui de la confusion de l’hiver et de l’été, qui est aussi celle du jour et de la nuit.

La correspondance entre saisons et vies parallèles s’établit de la manière suivante :

  1. Dans un passé lointain : Loin comme ici. Une vie aux abords de Stonehenge,
    Saison des Orchidées (septembre-octobre, début du printemps austral) — « Frissonnant sous l’averse ».
  1. Dans l’avenir proche : Danse des mortes au point du jour. Une vie aux pieds de la tour Eiffel,
    Saison des Acacias (novembre-janvier, fin du printemps, début de l’été austral) — « Brûlées par les feux du soleil »
  1. Dans un passé originaire (infiniment lointain) : A rebrousse larmes. Une vie dans l’archipel de feu.
    Saison du Chèvrefeuille (février-mars, fin de l’été austral) — « Grimpant à l’ombre de la lune »

0. Dans le non temps : Sans substance absolument. Une vie dans les profondeurs de Hanging Rock,
Lunèbres = Témière – Twinight = Dawndark : les deux équinoxes, les deux crépuscules.

  1. Dans un avenir originaire (infiniment lointain) : Sculpté sur le ciel pour tes lèvres. Un monde aux antipodes du temps,
    Saison des Lilas (fin juillet-août, fin de l’hiver austral) — « Aux étamines dorées ».
  1. Dans le passé proche : Par le retour compliqué du semblable. Une vie dans les serres de pierre,
    Saison des Perce-neige début (juin-début juillet, début de l’hiver austral) — « Rêvant sous la neige ».
  1. Dans l’avenir lointain : Sur de plus vastes terres. Aux détours du Vigelandspark,
    Saison des Eucalyptus (avril-mai, début du printemps austral) — « Invisibles aux regards ».

Les blasons qui accompagnent les sept vies d’EingAnjea contiennent ainsi un unique cryptoglyphe, qui se comporte comme une sorte de signe mnémotechnique légendé. Et ces cryptoglyphes sont exactement semblables aux icônes caractérisant les six saisons de l’année wurundjeri, telles qu’elles apparaissent dans Merriblinte :

 

 

 

1-orchidee-frissonnant-sous-laverse      0-2. Frissonnant sous l'averse

  1. Là-bas comme ici : « Frissonnant sous l’averse » –
    Saison des Orchidées

 

 

2-acacia-brulees-par-les-feux-du-soleil      0-2. Brulees par les feux du soleil 2

  1. Danse des mortes au point du jour : « Brûlées par les feux du soleil » –
    Saison des Acacia

 

 

3-chevrefeuille-grimpant-a-lombre-de-la-lune      0-2. Grimpant a l'ombre de la lune 2

  1. A rebrousse larmes : « Grimpant à l’ombre de la lune » –
    Saison des Chèvrefeuilles

 

 

0-lunebres-twinight      0-temiere-darkdawn

0-2. Lunebres - Temiere      0-2-twinight-dawndark

0. Sans substance absolument :
Lunèbres = Témière // Twinight = Darkdawn –
Crépuscule du soir = Crépuscule du matin

 

Rappel au sujet de la composition de ces blasons :

 

0-lumiere      0-tenebres

 Cryptoglyphes du Jour et de la Nuit

 

 

4-lilas-aux-etamines-dorees      0-2. Aux etamines dorees 1

  1. Sculpté sur le ciel pour tes lèvres : « Aux étamines dorées » –
    Saison des Lilas

 

 

5-perce-neige-revant-sous-la-neige      0-2. Revant sous la neige 1

  1. Par le retour compliqué du semblable : « Rêvant sous la neige » –
    Saison des Perce-neige

 

 

6-eucalyptus-invisibles-aux-regards      0-2. Invisibles au regard 1

  1. Sur de plus vastes terres : « Invisibles aux regards » –
    Saison des Eucalyptus

 

Les trois premières vies parallèles sont mises en correspondance directe avec les trois saisons originaires qui, selon Merriblinte, seules existaient dans le Temps du Rêve :

« La première saison du rêve
était celle des orchidées ;
elle se cachait sous la pluie.
La seconde saison du rêve
était celle des acacias ;
elle brûlait sous les feux du soleil.
La troisième saison du rêve
était celle des chèvrefeuilles ;
elle suivait l’ombre de la lune. »

Merriblinte, page 1

Les trois autres vies, symétriques des précédentes, correspondent aux trois saisons que les premières générèrent à l’occasion de leur arrivée dans le « temps qui scrute » (qui est le monde des esprits incarnés) :

« A l’issue de ce bouleversement,
les trois saisons du temps du rêve,
que Myndie avait emportées avec lui,
la première lovée sur les écailles de son dos,
la seconde agrippée aux replis de son ventre,
la troisième pelotonnée au fond de son gosier,
tracèrent dans le ciel de Korweinguboora
d’éclatantes images, qui donnèrent naissance
à trois saisons nouvelles,
leurs compagnes et leurs amies,
leurs épouses et leurs alliées.

   « La première et la seconde des trois saisons nouvelles,
qui étaient celle des eucalyptus invisibles aux regards
et celle des perce-neige sommeillant sous le givre,
s’unirent par les yeux et par le sexe
à la troisième saison du rêve,
celle des chèvrefeuilles qui grimpent à l’ombre de la lune.
La seconde et la troisième des trois saisons nouvelles,
qui étaient celle des perce-neige sommeillant sous le givre,
et celle des lilas aux étamines dorées,
se lièrent par les lèvres et par le sexe
à la première saison du rêve,
celle des orchidées qui frissonnent sous la rosée.
La première et la troisième des trois saisons nouvelles,
qui étaient celle des eucalyptus invisibles aux regards,
et celle des lilas aux étamines dorées,
offrirent leurs mains et leur sexe
à la seconde saison du rêve,
celle des acacias qui fleurissent sous les feux du soleil. »

Merriblinte, page 13

 

 

Le grand cercle du temps

 

 

Avec ces blasons, EingAnjea passe du quadrilatère (les cubes structurant les sept poèmes) au cercle — un motif qui apparaît dans le poème : Par le retour compliqué du semblable (« By the manyfold recurrence of the like »), où il est explicitement fait référence au thème de la grande année : au sein de celle-ci, le passé est en même temps le futur (et réciproquement). Et l’ordre des blasons qui se succèdent au sein des six poèmes « historiques » rejoint celui du second cercle des saisons, tel qu’il se trouve décrit dans Merriblinte avec, en son centre, le blason principiel de Lunèbres/Témière.

Ce dernier n’est pas une saison comme les autres, mais désigne l’indistinction fondamentale de tous les rythmes du temps linéaire ou de tous les lieux instantanés de la durée (selon le point de vue — intérieur ou extérieur — qu’on adopte pour en parler) grâce auquel le serpent l’année cosmique, le grand ouroboros, fait retour sur lui-même et se mord la queue. Or curieusement, le blason de Lunèbres/Témière ne figure pas dans la représentation du premier cercle des saisons de Merriblinte (cf. page 12), et n’apparaît que dans l’illustration de la page 19 : le fleuve vivant des heures, puis revient dans l’illustration de la page 31 : Comment se brise le cercle du temps. C’est que l’icône de Lunèbres/Témière n’appartient à proprement parler qu’au second cercle des saisons : il ne saurait en être question que lorsque, passant du premier cercle au second cercle des saisons, apparaît véritablement le fleuve vivant du temps.

 

 

 c-4-2-second-cercle

Icônes des saisons, telles qu’elles figurent dans
L’étreinte circulaire des clans (Merriblinte, page 39, second cercle des saisons)

 

 

 c-6-cercle-deinganjea

EingAnjea – Blasons des sept vies parallèles,
disposés selon l’ordre des saisons de
Merriblinte

 

 

Ici, les deux icônes de l’Orchidée et de l’Eucalyptus sont placées sur l’axe vertical de la figure. Et elles ont dans les deux cas les couleurs complémentaires caractéristiques des « moitiés » de Merriblinte ; dans EingAnjea cependant, les couleurs qui leur sont attribuées se trouvent inversées par rapport à toutes les représentations du premier comme du second cercle des saisons » de Merriblinte (cf. pages 12, 19, 31, 39, 41, 43, 45, 46, 48 et 50). Tout se passe comme si dans EingAnjea le serpent arc-en-ciel et le planeur sucre, qui président au premier cercle, ainsi que l’aigle et le corbeau, qui président au second, avaient échangé leurs rôles.

Interrogée à ce sujet, Ève de Poitiers me répondit qu’à l’époque où elle rédigeait Merriblinte, Irma s’était sentie très mal à l’aise lorsque Ninggalobin lui avait imposé des règles de filiation strictement patrilinéaires ; aussi, lorsqu’elle réalisa EingAnjea, l’idée lui était-elle spontanément venue d’inverser l’ordre des Moitiés sans changer l’identité des clans et des saisons, transformant un système de société patrilinéaire (celui des Wurundjeri) en un cycle d’existences de nature exclusivement matrilinaire, ou plutôt strictement féminine.

Dans EingAnjea de plus, les couleurs attribuées aux existences parallèles se développent à partir des deux vies fondamentales 1 et 6, qui sont orange et bleu, permettant de définir de manière régulière deux autres couples de couleurs complémentaires, associées aux quatre blasons des existences 2 et 5 d’une part, 3 et 4 d’autre part.

 

 

einganjea-les-sept-saisons

EingAnjea : les couleurs des blasons

 

 

Les trois couples de saisons du cercle d’EingAnjea correspondent aux trois couples de cubes complémentaires des poèmes. Il y a de plus, dans ces 6 vies parallèles, différenciation en deux personnes distinctes : Eingana d’une part, Anjea de l’autre, bien que les multiples destins de ce couple d’éternelles amantes rendent celles-ci absolument indissociables. D’ailleurs, cette différenciation en êtres humains autonomes se trouve abolie dans le cube élémentaire central (Lunèbres = Métière), dans lequel EingAnjea n’est en aucun cas une femme différente d’AnjEingana.

C’est que, dans : 0. Sans substance absolument, le couple Anjea/Eingana renvoie au couple Myndie/Bidju qui, dans le mythe, constitue tout d’abord une seule entité elle aussi « en miroir » : MyndieBidju = BidjuMyndie, avant que cet être hermaphrodite se divise en Myndie et Djubi. Il est à remarquer cependant que leurs pérégrinations entre le rocher des étoiles (Merriblinte) et le rocher des Phalangers (Merriwollert) se situent avant la différenciation générique en masculin et féminin, avant l’apparition proprement totémique de l’aigle et du corbeau. Mais en ces temps très anciens, la différenciation fondamentale était déjà entre le jour et la nuit, entre la lumière et l’obscurité, entre les cubes élémentaires clairs et foncés.

« Et parce qu’ils croyaient être un seul être,
comme la moitié droite et la moitié gauche de l’esprit,
ils disaient, parlant d’eux-mêmes :
wan, moi seul ; et non : wa.ŋan, toi et moi ;
et encore moins : wa.ŋal, nous deux. »

Merriblinte, page 3

« Mais comme Blintebrewit,
dévasté par l’ouragan de feu
qu’elle avait levé lors de sa fuite,
était devenu stérile et froid,
l’arc-en-ciel qu’était Myndie,
portant Bidju dans la conque de sa chevelure,
voyagea de Blintebrewit à la montagne
qui jusqu’alors avait été Korweinguboora,
qui est aujourd’hui Hanging Rock,
et qui ce jour-là prit le nom de Merriwollert,
le rocher des phalangers.

« Et parce qu’il était revenu à la vie,
Bidju s’appela désormais Djubi.

« Et sur Merriwollert, le rocher des phalangers,
Myndie, le serpent arc-en ciel, et Djubi, le planeur sucre,
qui avaient été MyndieBidju, qui avaient été BidjuMyndie,
purent dire enfin d’eux-mêmes : wa.ŋal, “nous deux”. »

Merriblinte, page 24-26

Semblable en cela à MyndieBidju = BidjuMyndie, EingAnjea = AnjEingana est une entité à deux têtes qui se situe, du point de vue de la généalogie de Merriblinte, avant la séparation en personnes, c’est-à-dire avant l’apparition, dans le monde qui scrute, des êtres pensants autonomes. EingAnjea  = AnjEingana est ainsi l’union de deux êtres potentiellement matériels en un seul substrat spirituel. Et il ne faut certainement pas confondre ce type d’union avec ce que la théologie chrétienne nous révèle de la Trinité, qui comprendrait trois personnes véritables en une seule substance immatérielle, ni avec ce qu’Aristophane nous raconte de ses Androgynes, qui constituaient à l’origine un seul et unique être biologique.

Anjea et Eingana, bien que connaissent le même processus d’indifférenciation/différenciation que le couple formé par Myndie et Bidju, sont les avatars mythologiques de deux femmes réelles (Ève et Irma) ; et elles accueillent semble-t-il en leur sein un autre couple de femmes réelles, celui que formèrent dans le Paris de la Belle Èpoque Natalie Barney et Renée Vivien, et aussi deux autres couples composites, mi-réels mi-mythologiques : celui d’Aphrodite et de Diane de Poitiers d’une part, celui d’Ève, la mère du genre humain, et de Sapphô, la première poétesse, d’autre part.

 

 

 

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