Harald Langstrøm
DIVERS PLANISPHÈRES D’ÉNANTIA

Vu par Hélène Smith
Vu par Sara Fitzhubert-Waybourne
Sunève : Énantia avant sa terraformation
Pour les avaïnéξ/avaïnaξ désirant voyager en chair et en os d’une terre à l’autre, une phase de visualisation de la destination projetée constitue un préalable indispensable à l’effectuation de leur translocation d’un espace-temps à sa réplique énantiomorphe : le voyageur doit en effet se donner à une représentation aussi fidèle, précise et circonstanciée que possible du lieu de sa rematérialisation, faute de quoi il ne saurait se rendre absolument nulle part. Cette même condition s’applique aux nikaïnéξ/nikaïnaξ qui recourent aux services d’un miza : leur translocation est cependant facilitée par la tranéï qui leur sert de point de départ, dans la mesure où celle-ci spécifie, en le restreignant fortement, le nombre de destinations accessibles ; pour cette raison, la visualisation subjective du lieu de destination souhaité n’a pas à être aussi réaliste et détaillée que dans le cas des avaïnéξ/avaïnaξ : il suffit qu’il n’y ait aucune confusion avec une autre destination proposée par le miza. Il n’en reste pas moins que si le nikaïné/nikaïna n’avait aucune représentation intérieure de l’endroit où il désire se rendre et ne tournait pas son esprit conscient aussi bien qu’inconscient vers ce lieu, le miza ne lui serait rigoureusement d’aucun usage.
Lorsque aucune translocation physique n’est en revanche envisagée, l’identification de l’environnement physique où l’esprit du voyageur désire se rendre en pensée seulement n’exige aucun niveau particulier d’exactitude : la réussite du transfert repose sur la connexion que le « voyageur psychique » établit, non entre lui-même et un environnement matériel étranger, mais entre son esprit et celui d’un des habitants du lieu où il se propose de ne se rendre que par personne interposée.
La différence entre une rêverie éveillée (ou si l’on préfère, un fantasme, c’est-à-dire une représentation dans laquelle ne se trouve investie aucune « puissance de réalité » effective) et la projection authentique de l’esprit vers un environnement lointain, réside alors uniquement dans le fait que l’esprit du voyageur entre réellement en contact avec un esprit étranger, et de manière indirecte seulement avec l’environnement extérieur qu’habite cet étranger : ainsi, ayant imaginé certains éléments de l’environnement, humain et accessoirement extérieur, qu’il s’apprête à visiter, la connexion que le « médium » établit avec ce lointain milieu implique, non la translocation matérielle de son corps physique mais, en une sorte d’extase (ce qu’il est aujourd’hui convenu d’appeler un état modifié de la conscience), l’ouverture de son l’esprit à celui d’un habitant du lieu — qu’il ne « visitera » que par le truchement de la sensibilité et des perceptions subjectives de son hôte.
De la sorte, le « voyageur » n’est présent ni matériellement ni sous forme d’« ectoplasme » dans le monde qu’il observe et avec lequel il interfère spirituellement ; et comme il visite celui-ci par l’intermédiaire d’un esprit dont il partage les perceptions externes, il est susceptible aussi d’accéder, comme s’il en avait une sorte de prémonition ou d’intuition, à celles des pensées intérieures que celui-ci est en mesure ou accepte de lui laisser deviner ; et il peut réciproquement communiquer à son hôte certaines de ses propres désirs, préoccupations et perceptions.
Il ne faut pas croire cependant que ces esprits « voient », lorsque leurs esprits communiquent intérieurement, exactement les mêmes choses. Si le donné sensible est bien le même, chaque partenaire décrypte ce que les deux voient en commun selon sa propre personnalité, ses propres préconceptions, ses propre capacités d’interprétation et de compréhension. Cependant, si leurs perceptions demeurent distinctes, ce serait une erreur d’affirmer que ces deux observateurs se représentent, dans l’intimité de leur subjectivités distinctes, de leurs psychismes distincts, des scènes intrinsèquement différentes, les unes (celles par exemple vécues par les « martiens » d’Hélène Smith) étant « factuelles et authentiques », tandis que les autres (celles qu’entrapercevrait la « voyante terrestre ») ne seraient « qu’illusions et fantasmes ».
APPROCHES D’ESPÉNIÉ
Hélène Smith et Laïla Sekhat 1
Plantes et fleurs martiennes vues par Hélène Smith
Jétule Baronime : paysage espénien vu par Laïla Sekhat
I
Les contemporains adoptèrent, concernant les visions martiennes d’Hélène Smith, trois positions fondamentales dont, en l’état actuel de nos connaissances, les deux plus tranchées, exclusives l’une de l’autre, ne sont plus soutenables.
1°) Tout ce que voit et entend la médium, étant absolument authentique, doit être pris au pied de la lettre. Les tenants de la philosophie spirite adoptèrent pour la plupart cette attitude, qui fut celle aussi d’Hélène Smith.
2°) Ce sont là de purs produits de sa « subconscience » (pour reprendre les termes employés par Théodore Flournoy), et il faut considérer la totalité de ces données comme sans contrepartie aucune dans le monde réel. Cette thèse, considérée comme seule conforme à l’esprit de la science positive, a fait la quasi unanimité parmi ceux qui, dans le courant du XXème siècle, s’intéressèrent encore à cette affaire.
3°) Ces témoignages contiennent un authentique noyau de réalité, qui se trouve filtré, gauchi, interprété, c’est-à-dire très largement modifié par Hélène Smith, de manière à ce qu’ils s’harmonisent à ses croyances et ses attentes ; et il est malheureusement impossible, par simple analyse de leur contenu, de faire la part entre ce qu’il y a en eux de « subjectif » et d’« objectif ».
Le bon sens ne tarda pas à faire pencher la balance en défaveur de la première hypothèse : il est bien entendu hautement peu probable, s’il s’agit là d’authentiques extraterrestre, que des « Espéniens » (les habitants de sa planète Mars) parlent une langue dont la structure soit si proche du français, qu’ils soient purement et simplement des homo sapiens sapiens, etc. Mais la prudence aurait dû inciter les contemporains à ne pas considérer cet ensemble de documents comme privé de tout rapport avec une éventuelle réalité objective, qu’ils n’étaient d’ailleurs pas en mesure de définir alors avec exactitude[1].
Nous savons aujourd’hui que la troisième hypothèse est la bonne. Un tel revirement ne fut pas cependant le résultat d’un nouvel examen de la question spirite, ni d’une nouvelle étude des livres de Théodore Flournoy, mais de deux « événements publics », d’importance inégale :
1°) Il s’agit tout d’abord des événements survenus à Copenhague, et plus précisément dans le quartier de Nørrebro, entre 2004 et 2012, avec l’apparition tout d’abord de S-21, cet artiste de rue dont les œuvres fascinèrent une habitante du quartier, Smilla Glemminge-Olsen ; celle-ci prit l’habitude de photographier ses œuvres, presque toutes aujourd’hui disparues. Après la mort de l’artiste, survenue en décembre 2006, elle fonda, avec un groupe de quelques amis auquel j’appartins dès le début, Endetidshuset (la Maison de la Fin des Temps), qui entre autres se donna pour tâche de conserver le souvenir de recueillir son héritage. Je découvris ainsi que les légendes de certaines œuvres réalisées par S-21 étaient rédigées, non en khmer (comme l’étaient nombre d’autres), mais dans le « martien » d’Hélène Smith, tandis que Laïla Sekhat, une autre responsable d’Endetidshuset, nous montrait qu’existait une étrange relation entre S-21 et Dénoshay Énaïva, dont la première installation, appelée l’Odradek attrafractaire, constitua pour nous une révélation : c’est par sa médiation que nous prîmes (de manière indirecte il est vrai) connaissance des aventures de S-21 (Rajendré Nikaïna) en Énantia, de la passion qu’il y voua à Yashoni nikaïné (Dénoshay Énaïva). Et c’est ainsi que nous fut aussi révélé, à nous qui n’étions pas médiums, ce qu’est la vie sur l’archipel d’Espénié, situé non sur la planète Mars, mais sur Énantia.
2°) Le séjour de Rem Érion à la surface de la Terre, de 2021 à 2027, fut un événement d’un tout autre calibre : la révélation de l’existence d’Énantia, par les répercutions qu’elle eut sur l’histoire de notre planète, s’avéra en effet, pour notre humanité entière, aussi prodigieuse que catastrophique. Il est inutile de revenir sur la manière dont les membres permanents du Conseil de Sécurité de l’ONU d’alors désirèrent s’emparer à tout prix des « secrets technologiques » cachés, ainsi qu’ils le croyaient, dans les mystérieux sarcophages parsemant les rivages de Rem Érion, et par leur incurie, leur rapacité, leur imprudence criminelle, initièrent l’effondrement informatique mondial de 2024. Ainsi fut provoquée la plus grave crise économique et sociale jamais observée à l’échelle de notre planète, et dont nous sommes encore très loin d’avoir surmonté les innombrables séquelles.
Je suis en revanche incapable de mesurer l’impact qu’a eu, et ne manquera pas d’avoir à l’avenir, la révélation du fait qu’une partie pour finir non négligeable de l’espèce humaine, désireuse d’échapper aux horreurs qui s’amoncellent dans notre passé et notre présent, prit sur une autre terre une autre voie, développant de nouvelles facultés (depuis toujours présentes dans notre nature), explorant d’autres possibilités d’existence. Pour ma part, je souhaite de tout mon cœur qu’Énantia soit en mesure de changer, à plus ou moins long terme, le cours de notre propre destinée.
3°) Revenant à mon propos, qui plus modestement concerne le crédit qu’il convient d’accorder aux visions d’Hélène Smith, il convient de souligner que ces deux révélations, celle de Copenhague et celle de Rem Érion, eurent des effets très différents. L’irruption de Rem Érion dans l’océan Pacifique sud a eu pour résultat que nous avons, unanimement et définitivement, révisé notre jugement au sujet de ce qui s’était réellement passé à Genève aux alentours de 1900 ; mais malgré certaines similitudes culturelles et sociales entre Espénié et Rem Érion, qui sont deux provinces d’Énantia, il est impossible d’étendre nos connaissances, aujourd’hui diversifiées et parfaitement détaillées, de Rem Érion à l’Espénié d’Hélène Smith et de S-21, sous peine de voir s’accroître encore la confusion de nos idées à ce sujet.
Nous savons cependant que les douze récits rédigés par Smilla Glemminge-Olsen et moi-même au cours des années 2009-2012 sous le titre synthétique d’Aventures en Espénié, et qui traitent du séjour de S-21 en Espénié, constituent des sources documentaires dont la valeur est au moins équivalente à celle du témoignage d’Hélène Smith, — ce qui bien entendu constitue un pas en avant dans notre entreprise d’élucidation et d’études espéniennes.
APPROCHES D’ESPÉNIÉ
Hélène Smith et Laïla Sekhat 2
Hélène Smith — Palais martiens
Laïla Sekhat — Ayan Lartæt
Tout cela n’alla pas, on s’en doute, sans susciter de nouvelles interrogations : Comment déterminer, dans ce que nous révèle Hélène Smith, quelle part relève de la « réalité objective », et quelle part revient à l’« illusion subjective » ? Nous sommes dans la pratique réduits à confronter son témoignage à ce que décrivent nos Aventures en Espénié et, accessoirement, à ce que suggèrent les documents laissés par S-21, au premier rang desquels il faut compter le Cahier énantien et le Codex espeniensis. J’ai pour ma part tendance à penser que, bien que nous ne puissions pas accorder une confiance aveugle à nos Aventures en Espénié, leur recoupement avec ce que de nombreux observateurs ont observé en Rem Érion, nous permet, peut-être abusivement ?, à leur accorder, en cas de désaccord, plus de crédit qu’aux révélations d’Hélène Smith. On se reportera par exemple à la question des mizaξ, ces réseaux de portails qui revêtent une si grande importance pour les jeunes Espéniens (les nikaïnéξ/nikaïnaξ).
La situation cependant se complique encore, dès lors que nous faisons entrer en ligne de compte le fait que nos connaissances concernant la société de Rem Érion sont issues de multiples sources, divergeant fortement par leurs intérêts et leurs partis-pris idéologiques ; comment en effet concilier des données telles que les rapports secrets de l’ancienne ONU, qui fut directement responsable de l’effondrement mondial de 2024, et les récits de voyage et d’exploration, ramenés par des aventuriers qui, dans un premier temps, franchirent à leurs risques et périls les barrières d’interdiction militaire dressées de la PIDENT, puis, dans un second temps, profitèrent de l’état de désorganisation de ses patrouilles maritimes pour sillonner la grande île, avant qu’en 2026 celle-ci disparaisse aussi brutalement qu’elle avait fait son apparition[2].
Il ne s’agit donc pas de confronter ces deux sources documentaires que sont nos Aventures en Espénié et le témoignage d’Hélène Smith sous l’arbitrage suprême des données fournies par Rem Érion, données qui seraient considérées comme aussi certaines et assurées que l’existence même d’Énantia, mais de confronter ces deux sources avec les indications indirectes que nous fournissent les documents « Rémois »[3]. Il s’agit là d’un délicat et fastidieux travail d’exégèse et d’analyse : il faut, pour chaque détail étudié, recenser les données disponibles, pondérer leurs valeurs documentaire en fonction de leur origine, de leur ampleur et de leur motivation, avant de procéder à leur éventuelle synthèse.
Et pour mener à bien ce travail d’érudition, il faut, en ce qui concerne le témoignage princeps d’Hélène Smith, avoir résolu une question fondamentale. Il nous importe en effet au premier chef de déterminer si des êtres réellement identiques à ceux avec lesquels Élise Müller entrait mentalement en contact ont existé, existent ou existeront sur Énantia ; dans l’état actuel de nos connaissances, il semble que nous pouvons répondre par l’affirmative avec un degré de certitude suffisant, grâce surtout à : Ravalaire Hispansoire ou le fantôme de la visiteuse (écrit en avril 2010), la première de nos Aventures en Espénié.
Hélène Smith entre la Reine Marie-Antoinette et la Princesse Simandini

Hélène Smith en Marie-Antoinette
Tableau de Louise Élisabeth Vigée-Lebrun
Hélène Smith en Élise Müller
Langlès — Hélène Smith en princesse Simandini
Illustration hors texte de
Monuments anciens et modernes de l’Hindoustan
décrits sous le double rapport archéologique et pittoresque,
par L. Langlès, Paris 1821, ouvrage qui servit de source à :
De Marlès, Histoire générale de l’Inde ancienne et moderne,
depuis l’an 2000 avant J. C. jusqu’à nos jours, Paris, 1828,
qui fut lui-même le point de départ du Cycle oriental d’Hélène Smith.
II
Interrogeons-nous maintenant sur la valeur de réalité qu’il convient d’accorder à l’ensemble des activités médiumnique d’Élise Müller.
1°) Il y eut, dans sa carrière de médium psychique, deux périodes ostensiblement différentes : elle appartint tout d’abord au mouvement spirite puis devint, après 1903, une peintre inspirée se réclamant de la religion chrétienne[4] (bien qu’elle n’interrompît pas complètement, au cours sa seconde carrière, son activité antérieure de médium, acceptant de donner à quelques heureux élus des consultations privées[5].
Au cours de ses premières années d’activité, elle apprit à développer ses dons médiumniques, se conformant aux pratiques alors en vogue : elle fit tourner les tables, communiqua par typtologie[6] avec les esprits des défunts, etc. Elle tomba de plus en plus souvent dans des transes auto-hypnotiques, son corps étant alors « possédée » par les esprits avec lesquels elle communiquait précédemment par guéridon interposé, ce qui bien entendu facilitait le dialogue entre les esprits désincarnés et ceux qui participaient à ses séances, mais ne permettait pas à Élise Müller (sauf suggestion post-hypnotique venue de l’extérieur) de se souvenir à son réveil de ce qu’elle, ou plus exactement de ce que les esprits ayant pris le contrôle de son corps avaient dit ou fait pendant qu’elle-même était en état de transe somnambulique.
Mais Élise Müller n’était pas seulement une médium particulièrement douée ; bien que n’ayant jamais étudié cet art, elle manifestait un goût naturel pour l’aquarelle. À l’occasion de son Cycle martien, elle commença à peindre après coup les visions qu’elle avait eu l’occasion d’observer lors de ses « phénomènes »[7]. Durant la première décade du XXème siècle, ce goût pour les arts connut une sorte de métamorphose. Après qu’elle eut pris des cours de peinture à l’huile et rompu avec les milieux spirites, ses tableaux sur bois, d’inspiration mystique et (à une exception près[8]) exclusivement chrétienne, lui assura après sa mort (survenue en 1929) une seconde renommée mondiale. Celle-ci eut pour point de départ la parution, en 1932, du livre de Waldemar Deonna : De la planète Mars en Terre Sainte, art et subconscient : un medium peintre, Hélène Smith, Paris, E. de Boccard. André Breton la rendit alors célèbre par le biais de son article : Le Message automatique, Étude sur l’œuvre plastique des médiums, paru dans la revue Minotaure, n° 3-4, décembre 1933, où il écrivait : « La prodigieuse Élise Müller, célèbre sous le pseudonyme d’Hélène Smith, présente successivement des phénomènes d’automatismes verbo-auditifs (elle note de son mieux des fragments de conversation fictive qui lui parviennent), vocal (en état de transe, elle prononce des paroles en langue inconnue), verbo-visuel (elle copie les caractères exotiques qui lui apparaissent) et graphique (sous l’effet de la transe, elle écrit en se substituant, par exemple, à l’un de ses personnages martiens). »
C’est ainsi qu’elle eut l’honneur de figurer, en mars 1941, en tant que Sirène de la connaissance (aux côtés de Hegel et de Paracelse, respectivement Génie et Mage de la connaissance), dans le Jeu de Tarot surréaliste, édité à Marseille.
APPROCHES D’ESPÉNIÉ
Hélène Smith et Laïla Sekhat 4
Hélène Smith : paysage martien avec tour, palais et barque
Laila Sekhat — Effinole Bafour
2°) Mais il convient surtout d’établir, au sein de sa vie de médium, une seconde ligne de partage, qui longtemps demeura occultée : une distinction de nature sépare en effet ses cycles astraux du reste de ses activités spirites. Cette opposition fut d’ailleurs comme pressentie dès le départ : sa première célébrité tient à la profonde originalité de son activité médiumnique, non tant à cause de ses incarnations antérieures en reine de France et en princesse arabe, que par ses voyages stellaires et, par-dessus tout, son « invention » de la langue martienne, qui fut la véritable cause de l’extraordinaire succès éditorial que rencontra le livre de Théodore Flournoy : Des Indes à la Planète Mars. Aujourd’hui, cette distinction a perdu toute signification anecdotique pour revêtir une valeur profondément ontologique : À nos yeux d’hommes du XXIème siècle, les pérégrinations extraterrestres d’Hélène Smith enveloppent en effet, comme elle en avait elle-même la certitude, un noyau de réalité objective.
Quant au reste de ses « aventures métaphysiques », nous demeurons au mieux sur les positions théoriques de Théodore Flournoy, leur appliquant le principe d’Hamlet : tout est possible, doublé du principe de Laplace : Le poids des preuves doit être proportionné à l’étrangeté des faits, et adoptons au pire l’attitude de la plupart des analystes du XXème siècle : il n’y a nul filon d’or dans ces roches stériles. Notre revirement demeure en effet limité à son aventure martienne (et ultra-martienne, etc.), et n’a rien à voir avec une quelconque adhésion aux thèses de la philosophie spirite : il est le résultat d’événements historiques imprévisibles, tout à fait étrangers à la recherche psychologique.
Nous pouvons cependant nous demander pourquoi Théodore Flournoy, malgré sa prudence méthodologique, n’établit aucune différence fondamentale entre les cycles « stellaires » (martien et ultramartien, éventuellement aussi uranien et lunaire) d’Hélène Smith d’une part, ses cycles « oriental » et « royal » d’autre part. La réponse est qu’il cherchait, qu’en ce qui touchait l’ensemble de ce qu’il nommait les « cycles » d’Hélène Smith, des preuves qu’il recherchait étaient d’ordre historique ou scientifique, c’est-à-dire appartenant dans tous les cas au domaine « public ».
a) C’est pour cette raison même qu’il consacra tant de temps et de peine à la recherche d’éventuelles traces que le prince Sivrouka nayaka aurait laissées dans l’histoire, ne faisant guère mieux que trouver la preuve de son éventuelle existence. En réalité, de telles recherches, lorsqu’elles s’appliquent à des incarnations antérieures révélées sous hypnose, ne sauraient parvenir à aucun résultat décisif. Toute preuve documentaire objective confirmant le récit du médium peut, par simple renversement de perspective, être interprétée comme indice d’une lecture à laquelle l’intéressé puiserait, consciemment ou inconsciemment (ce qui pour finir ne change pas grand-chose). Il faudrait, pour que cette confirmation ait la valeur d’une preuve, que l’élément révélé sous hypnose ait été totalement et absolument inconnu jusqu’à l’époque de sa divulgation métapsychique, et qu’une découverte archéologique indiscutable vienne a posteriori en révéler l’authenticité. En fait, les recherches de Théodore Flournoy avaient dans la pratique pour but, non d’apporter de l’eau au moulin de la théorie des réincarnations, mais d’établir où, quand et comment Élise Müller était glané les informations grâce auxquelles elle apportait une touche d’authenticité aux histoires de ses deux « antériorités », la royale et l’orientale.
Et c’est bien ce qui apparaît avec évidence lorsqu’il s’agit, non d’une princesse arabe dont le souvenir s’est totalement perdu, mais d’une célébrissime reine de France. Que Marie-Antoinette ait, réellement et indubitablement, existé, ne prouve pas ipso facto qu’elle se soit réincarnée en la personne d’Élise Müller. Bien plus, le fait que dans ses remémorations Élise Müller s’identifie, non à la véritable reine, mais au personnage partiellement imaginaire qui apparaît dans les romans d’Alexandre Dumas, jette un doute majeur quant à l’authenticité de cette réincarnation.
[Remarquons au passage que les médiums de l’époque se trouvaient régulièrement « des antériorités » parmi les personnages célèbres, ou du moins prestigieux, du passé : on ne compte guère parmi celles-ci d’humbles horticulteurs ayant vécu, au cours du premier millénaire de notre ère, une existence obscure dans un lointain village d’un royaume africain oublié, ou d’esclave au service d’un artisan dans une bourgade de Chine du nord à l’époque des Royaumes Combattants. Pourtant, parmi les êtres humains défunts, innombrables sont ceux qui connurent une vie misérable, obscure et besogneuse, et infiniment plus rares furent les privilégiés qui menèrent une vie suffisamment « intéressante » pour qu’elle fût consignée dans les annales de l’histoire. Réciproquement, il est piquant de noter que, si le prince Sivrouka devait, dans une de ses incarnations postérieures, revenir sous l’identité de Théodore Flournoy, éminent professeur de psychologie de l’Université de Genève, la princesse Simandini allait de son côté devoir se réincarner en la personne d’Élise Müller, modeste employée d’un grand magasin genevois (avant de devenir, il est vrai, une célèbre médium).]
APPROCHES D’ESPÉNIÉ
Hélène Smith et Laïla Sekhat 3
x
Hélène Smith — Plante d’ornement martienne
Jétule Baronime : paysage espénien vu par Laïla Sekhat
b) Or bien qu’il ne fût pas question de rechercher, en ce qui concerne les « Martiens » d’Hélène Smith, des traces historiques ou archéologiques de leur existence, Théodore Flournoy adopta à leur égard une attitude tout à fait similaire : à quelles sources, se demanda-t-il, la médium (ou plus exactement la « subconscience » de la médium) a-t-elle puisé lorsqu’elle élabora son roman extraterrestre? Quel est, en d’autres termes, l’auteur du roman martien, — sachant par exemple que l’auteur du roman royal était, non Élise Müller elle-même, mais les Mémoires d’un médecin d’Alexandre Dumas[9]?
SUR L’AUTEUR DU ROMAN MARTIEN
[184] Les remarques générales que suggère le cycle martien différeront assurément selon qu’on y voit une révélation authentique des choses de la planète Mars, ou une simple fantaisie de l’imagination du médium. Je laisse aux partisans de la première hypothèse, s’il s’en trouve, le soin de tirer de toutes ces communications les conséquences qu’elles comportent relativement à l’écart de civilisation de l’humanité de là-haut, et me borne à leur souhaiter que la découverte de quelque autre méthode d’investigation — de préférence pas médianimique — vienne sans trop tarder confirmer d’une façon indépendante la justesse de leurs déductions. En attendant, je crois devoir m’en tenir à la seconde supposition, et demander au roman martien des renseignements sur son auteur plutôt que sur son objet.
[…]
Tous les traits que je viens de relever chez l’auteur du roman martien, et bien d’autres, peuvent se résumer en un [189] seul : son caractère profondément enfantin. Il faut la candeur et l’imperturbable naïveté de l’enfance, qui ne doute de rien parce qu’elle ignore tout, pour se lancer sérieusement dans une entreprise telle que la peinture prétendue exacte et authentique en tous points d’un monde inconnu, ou pour s’imaginer qu’on réussira à donner le change simplement en travestissant à l’orientale et en saupoudrant de puériles bizarreries les faits courants de la réalité ambiante. Jamais une personne adulte, moyennement cultivée et ayant quelque expérience de la vie, ne perdrait son temps à élaborer de pareilles sornettes — Mlle Smith moins que toute autre, intelligente et développée comme elle l’est dans son état normal.
Théodore Flournoy, Des Indes à la Planète Mars, pp. 184 et 189
Et bien entendu, le fait que la structure grammaticale de l’espénien soit si étonnement proche de celle du français, langue maternelle de la médium, constitue à ses yeux la preuve définitive qu’il n’y a rien de vrai, rien de réel, et même rien d’intéressant dans cet étalage de pacotilles.
[184] Cet auteur inconnu me frappe par deux ou trois points.
1°. D’abord il fait preuve d’une singulière indifférence — à moins que ce ne soit de l’ignorance — à l’égard de toutes les questions qui préoccupent à l’heure actuelle, je [185] ne dis pas seulement les astronomes, mais peut-être encore davantage les gens du monde un peu teintés de vulgarisation scientifique et curieux des mystères de notre univers. Les canaux de Mars, en toute première ligne, les fameux canaux avec leurs dédoublements temporaires plus énigmatiques même que ceux du Moi des médiums ; puis les bandes de culture supposées sur leurs bords, la fonte des neiges autour des pôles, la nature du sol et les conditions de la vie sur des territoires tour à tour inondés et brûlés, les mille questions d’hydrographie, de géologie, de biologie qu’un naturaliste amateur se pose inévitablement au sujet de notre proche planète — de tout cela, l’auteur du roman martien ne sait rien, ou n’en a cure. Comme ce n’est certainement pas le scrupule de nous en faire accroire ni la peur de se tromper qui l’arrête, puisque ces sentiments eussent été aussi naturels dans le domaine linguistique où l’on verra qu’ils ne l’ont point retenu, j’en conclus que vraiment les problèmes des sciences physiques et naturelles n’existent pas pour lui.
Ceux de la sociologie ne le tourmentent pas beaucoup plus ; car bien que les gens prennent presque toute la place dans les visions martiennes et y fassent volontiers la conversation, ils ne nous renseignent aucunement sur l’organisation civile et politique de leur globe, les beaux-arts ou la religion, le commerce et l’industrie, les rapports des peuples entre eux, etc. Les barrières des nations sont-elles tombées comme on l’a supposé, n’y a-t-il plus là-haut d’autre armée permanente que celle des travailleurs occupés à l’exécution et à l’entretien de ce gigantesque réseau de canaux de communication ou d’irrigation ? Esenale et Astané n’ont pas daigné nous en instruire, non plus que du féminisme et de la question sociale. Il semble bien ressortir de divers épisodes que la famille est comme chez nous à la base de la civilisation martienne ; cependant, nous n’avons aucune information directe et détaillée sur ce point, non plus que sur l’existence possible d’autres [186] formes de degrés de culture dans le reste de la planète. Inutile d’allonger. Il est évident que l’auteur de ce roman n’éprouve aucun souci proprement scientifique, et qu’en dépit de sa préoccupation initiale de répondre aux désirs de M. Lemaître (voir p. 139), il n’a pas le moindre sentiment des questions que suscite de nos jours, en tout esprit cultivé, la seule idée de la planète Mars et de ses habitants probables.
2°. Si au lieu de reprocher au roman martien ce qu’il ne nous donne pas, nous tentons d’apprécier à sa juste valeur ce qu’il nous donne, en prenant pour terme de comparaison les choses connues d’ici-bas, nous sommes frappés de deux points que j’ai déjà touchés plus d’une fois en passant : l’identité foncière du monde martien, pris dans ses grands traits, avec le monde qui nous entoure, et son originalité puérile dans une foule de détails secondaires. Voyez, par exemple, la fête de famille (p. 169). Sans aucun doute, on y salue le vénérable Astané par une caresse dans ses cheveux au lieu d’une poignée de mains ; les jeunes couples dansent en se tenant non par la taille, mais par l’épaule ; les plantes d’ornement n’y appartiennent pas à nos espèces connues ; les trombones des musiciens ont un couvercle et donnent des sons flûtés, etc. ; mais, sauf ces insignifiantes divergences d’avec nos us et coutumes, dans l’ensemble et comme ton général, c’est absolument comme chez nous. Il y a moins de distance entre les moeurs martiennes et notre genre de vie européen qu’entre celui-ci et la civilisation musulmane ou les peuples sauvages.
L’imagination qui a forgé ces scènes d’intérieur ou de plein air avec tout leur décor est remarquablement calme, pondérée, attachée au réel et au vraisemblable. Elle ne se permet d’innover que dans la mesure où les merveilles de notre industrie nous ont habitués à ne plus nous étonner de ce que nous ne comprenons pas d’emblée. Le « miza » qui roule sans moteur visible, sur un chapelet de boules, [187] n’est ni plus ni moins extraordinaire pour un spectateur non initié que tant de véhicules imprévus qui sillonnent nos routes. Les globes colorés placés dans l’épaisseur des murs des maisons pour éclairer les rues, rappellent fortement nos lampes électriques, bien que, paraît-il, ils n’en soient pas. La machine à voler d’Astané sera probablement bientôt réalisée, sous une autre forme sans doute : mais, hormis les constructeurs, qui s’inquiète de la forme ou du principe d’une nouvelle invention et oserait déclarer a priori qu’elle est impossible ? Les ponts qui disparaissent sous l’eau pour laisser passer les bateaux (texte 25) sont, sauf pour un technicien, aussi naturels que les nôtres, qui arrivent au même résultat en se levant en l’air. Et ainsi de suite. À l’exception des « pouvoirs évocateurs » d’Astané, emprunt évident aux idées spirito-occultistes, et qui, d’ailleurs, ne concernent que Mlle Smith personnellement et ne figurent dans aucune scène martienne, il n’y a rien sur Mars qui dépasse ce qu’on obtient ou peut attendre des ingénieurs d’ici-bas.
Pour créer du nouveau et de l’inédit, l’auteur de ce roman s’est donc tout simplement inspiré de ce qui se voit d’étonnant dans nos rues et de ce que les enfants inventent d’eux-mêmes. C’est une bonne et sage petite imagination de dix à douze ans, qui trouve déjà suffisamment drôle et original de faire manger les gens de là-haut dans des assiettes carrées avec une rigole pour le jus, de charger une vilaine bête à un oeil unique de porter la lunette d’Astané, d’écrire avec une pointe fixée à l’ongle de l’index au lieu d’un porte-plume, de faire allaiter les bébés par des tuyaux allant directement aux mamelles d’animaux pareils à des biches, etc. Rien des Mille et Une Nuits, des Métamorphoses d’Ovide, des contes de fées ou des Voyages de Gulliver ; pas trace d’ogres, de géants ni de véritables sorciers dans tout ce cycle. On dirait l’oeuvre d’un jeune écolier à qui on aurait donné pour tâche d’inventer un monde aussi différent que possible du nôtre, [188] mais réel, et qui s’y serait consciencieusement appliqué, en respectant naturellement les grands cadres accoutumés hors desquels il ne saurait concevoir l’existence, mais en lâchant la bride à sa fantaisie enfantine sur une foule de points de détails, dans les limites de ce qui lui paraît admissible d’après son étroite et courte expérience.
3°. À côté de ces innovations arbitraires et futiles, le roman martien porte, en une foule de ses traits, un cachet nettement oriental sur lequel j’ai déjà souvent insisté. Le teint jaune et les longs cheveux noirs d’Astané ; le costume de tous les personnages, robes chamarrées ou de nuances vives, sandales à lanières, chapeaux plats et blancs, etc. ; les longues tresses des femmes et les ornements en forme de papillons de leur coiffure ; les maisons aux formes bizarres tenant de la pagode, du kiosque, du minaret ; les couleurs éclatantes et chaudes du ciel, des eaux, des rochers et de la végétation ; les lacs aux bords découpés s’avançant en minuscules promontoires garnis d’espèces de campaniles (voir fig. 13 et 14), etc. ; tout cela a un faux air japonais, annamite, chinois, hindou, je ne sais quoi encore, tout à la fois. Il est à noter que cette empreinte d’Extrême-Orient est purement extérieure, ne porte que sur la partie visuelle pour ainsi dire de tout le roman, et ne pénètre aucunement jusqu’aux caractères et aux mœurs des personnages. C’est comme si l’écolier dont je parlais tout à l’heure, ayant vu quelques photographies ou gravures coloriées de ces contrées lointaines, mais sans rien savoir encore de précis sur les coutumes de leurs habitants, avait conservé dans l’œil une impression confuse de tout cet ensemble de formes et de tonalités si différentes de celles de nos pays, puis s’était amusé à répandre ce vernis superficiel d’exotisme sur les images du monde nouveau qu’on le chargeait de créer, de manière à lui donner un aspect aussi original que possible.
Théodore Flournoy, Des Indes à la Planète Mars, pp. 184-188
APPROCHES D’ESPÉNIÉ
Hélène Smith et Irma Waybourne 1
Hélène Smith : insecte ultramartien
Irma Waybourne et Ève de Poitiers : La maladie de MindieBidju (Merriblinte)
Je reconnais que, dans les tableaux qu’Hélène Smith nous trace de l’archipel d’Espénié, apparaissent un certain nombre d’éléments qu’un Européen fortement ancré dans la culture occidentale peut percevoir comme étant « vaguement orientaux », et aussi qu’elle met l’accent, dans les situations qu’elle décrit, sur la vie quotidienne de ses correspondants. Mais n’est-ce pas ce que l’on est en droit d’attendre d’une femme n’ayant jamais fréquenté l’université ? — Et comment s’étonner que les ingénieurs hydrographes et les astronomes se sentent de leur côté frustrés que leur unique ambassadrice auprès des « Martiens » ne manifeste nul intérêt pour les seules choses qui à leurs yeux revêtait une suprême l’importance ?
En fait, la sortie dépréciative de Théodore Flournoy prouve seulement que celui-ci était incapable d’imaginer que la contrée visitée par Hélène Smith n’était ni la planète Mars ni une simple transposition de réalités terrestres[10]. — Paradoxalement, l’apparence non pas humanoïde, mais absolument humaine des habitants de « Mars » aurait dû jouer en faveur d’Hélène Smith : au moment où paraît la Guerre des Mondes, et alors que la théorie de l’évolution s’est imposée au monde cultivé, toute volonté de représenter des extraterrestres vraisemblables aurait bien sûr soigneusement évité de se référer aux Mille et Une Nuits, aux Métamorphoses d’Ovide et aux Voyages de Gulliver, encore moins aux ogres, aux sorciers, aux fées et aux géants. Mais on aurait dû s’attendre à voir apparaître, dans les cycles astraux d’Hélène Smith, des extraterrestres insectoïdes, des « petits hommes verts », des Martiens à tentacules (comme ceux de H. G. Wells, un contemporain d’Hélène Smith).
— Eh bien, ces extraterrestres exotiques existent bel et bien en Espénié : Hélène Smith les prit cependant, non pour des êtres pensants rationnels, mais pour de simples animaux, telle la « vilaine bête » à œil unique qui porte la lunette d’Astané, ou bien celles qui ont « la tête large, plate, presque sans poils, et de grands yeux très doux pareils à ceux des phoques », et qui servent de nourrices pour les nouveaux-nés de la crèche martienne. Nous savons aujourd’hui qu’il ne s’agissait nullement d’animaux, comme elle le crut à tort. La « vilaine bête » était un représentant de l’espèce des « Orixas », ou « dieux cavaliers » : cette humanité étrangère qui peuple une très lointaine planète subit, de la naissance à l’âge adulte, trois métamorphoses radicales ; le second de ses quatre stades de développement, celui de la « nymphe », correspond par son apparence à la « vilaine bête »[11]. Et il s’agissait, dans le second cas, de Rajs, ces extraterrestres intelligents originaires de la planète Tèp, qui avaient accepté de participer au projet Dibèle Tolcarre (dont le but était de développer chez les êtres humains un langage tactile de nature affective adapté à la morphologie humaine)[12]. — Sans parler des humanoïdes vivant sur planète Ultra-mars (en réalité la planète Toèva) qu’Hélène Smith nous dépeint comme des êtres « grossiers et primitifs », et dont la langue enchâssée, extraordinairement complexe et subtile, fut à l’origine du projet Minolle Bécarre d’élaboration d’un langage véritablement universel[13].
Le fait que les « Martiens » aient été rigoureusement semblables à nous, et parlaient une langue étroitement apparentée à l’une des nôtres aurait dû pousser Théodore Flournoy à conclure qu’ils étaient originaires de la Terre, et avaient dû, conformément au principe d’Hamlet, s’établir sur cette planète par des moyens autres que ceux de la technologie matérielle de son époque. Mais tenant à dresser un réquisitoire à charge contre « l’auteur du roman martien », il a recours à une argumentation dont le parti pris est évident : les données qui auraient dû plaider en faveur de l’accusée sont retournés contre elle à l’aide d’artifices rhétoriques, qui sont de simples effets de manche.
APPROCHES D’ESPÉNIÉ
Hélène Smith et Laïla Sekhat 5
Hélène Smith : la maison d’Astané
Laïla Sekhat : le miza de Cétile Baufore
Lorsqu’il s’agit de voyages effectués « en esprit seulement » de la terre vers Énantia, l’élément subjectif se révèle parfois déterminant, dans la mesure où les phénomènes observés sur l’autre planète ne sont jamais totalement abstraits de l’environnement initial du voyageur ; celui-ci d’ailleurs ne peut nullement agir sur le monde dans lequel il s’est contenté d’ouvrir une sorte de fenêtre. Mais bien qu’il n’y ait rien, dans ces translocations, de ce qu’on qualifie ordinairement d’« objectivement observable » (le contact entre les deux espaces-temps étant de nature purement psychique), quelque chose de « réel » s’y passe cependant — et ce quelque chose a un contenu représentatif qui transcende l’esprit de l’être concerné.
Cela signifie que s’il ne faut pas prendre au pied de la lettre le « roman martien » d’Hélène Smith, son contenu doit cependant être examiné avec le plus grand sérieux : il ne s’agit pas là d’un roman d’imagination pure, mais de quelque chose se rapprochant plutôt d’un roman historique écrit à plusieurs mains. La question n’est donc pas de savoir s’il y a, dans le roman martien d’Hélène Smith, des éléments de réalité, ni d’où ils sont issus, mais de déterminer comment ils ont été intuitionnés par les deux esprits concernés, celui de la médium et celui de son correspondant espénien. De ce point de vue, les prises de position de Théodore Flournoy contreviennent aux principes méthodologiques qu’il a lui-même établis, ne respectant pas même les règles de la plus élémentaire discrétion. Il a en effet recours :
1°) À l’argument d’autorité. Il est selon lui du devoir d’une médium projetée sur une planète étrangère de se comporter comme une ambassadrice de la communauté des scientifiques de son époque, ne se souciant que de ce qui les préoccupe :
« Il [l’auteur du roman martien] fait preuve d’une singulière indifférence — à moins que ce ne soit de l’ignorance — à l’égard de toutes les questions qui préoccupent à l’heure actuelle, je ne dis pas seulement les astronomes, mais peut-être encore davantage les gens du monde un peu teintés de vulgarisation scientifique et curieux des mystères de notre univers. »
Il aurait fallu qu’Hélène Smith se documente en priorité au sujet du système hydraulique que les ingénieurs martiens ont mis en place pour assurer le bon fonctionnement de leur réseau planétaire de canaux, et accessoirement se comporte en informatrice pour les géographes, les sociologues, les économistes du XIXème siècle, — Théodore Flournoy étant naïvement persuadé que tout société humaine développée ne peut être que constituée d’États-nations, qu’elle doit se préoccuper de la question ouvrière, affronter le problème de la condition féminine, etc.
Qu’Hélène Smith soit seulement et avant tout sensible aux rapports personnels que les « Martiens » nouent avec elle et entretiennen les uns avec les autres, est une idée qui ne saurait l’effleurer : il ne peut concevoir que sa médium, pour laquelle il éprouve par ailleurs une sincère affection, néglige de répondre aux questions qui le préoccupent, lui, et n’ait pas l’ambition d’entrer dans l’Histoire en tant qu’exploratrice scientifique de la première planète extra-terrestre jamais observée par l’humanité savante. Il préfère alors postuler l’inexistence de cette planète si peu conforme à ses espoirs et à ses exigences.
APPROCHES D’ESPÉNIÉ
Hélène Smith et Laïla Sekhat 6
Hélène Smith : lampe martienne
Laïla Sekhat : illustration pour Juvère Nalcire
2°) Son jugement sur ce qu’Hélène Smith lui révèle malgré tout d’Espénié est sans appel : tout cela constitue un mauvais roman d’aventures pour adolescente pré-pubère en peine de dépaysement à bon marché.
« Si au lieu de reprocher au roman martien ce qu’il ne nous donne pas, nous tentons d’apprécier à sa juste valeur ce qu’il nous donne, en prenant pour terme de comparaison les choses connues d’ici-bas, nous sommes frappés de deux points que j’ai déjà touchés plus d’une fois en passant : l’identité foncière du monde martien, pris dans ses grands traits, avec le monde qui nous entoure, et son originalité puérile dans une foule de détails secondaires. »
Théodore Flournoy considère en effet que le roman hindou a pour auteur une adolescente se rêvant dans le rôle d’une princesse mariée à un prince (pas tout à fait charmant) qu’elle aime éperdument. La régression, en ce qui concerne le roman martien, est beaucoup plus sévère :
« Pour créer du nouveau et de l’inédit, l’auteur de ce roman s’est donc tout simplement inspiré de ce qui se voit d’étonnant dans nos rues et de ce que les enfants inventent d’eux-mêmes. C’est une bonne et sage petite imagination de dix à douze ans, qui trouve déjà suffisamment drôle et original de faire manger les gens de là-haut dans des assiettes carrées avec une rigole pour le jus. »
La rigueur d’un tel jugement est l’effet d’une espérance déçue.
Nous avons vu quelle importance revêt, pour les nikaïnéξ/nikaïnaξ d’Espénié, l’institution des mizaξ ; nous avons vu aussi comment, déroutée par ce concept, qui pour elle ne correspond à rien de connu, Hélène Smith décrit à la place un véhicule exotique. L’opinion de Théodore Flournoy est alors à l’emporte pièce :
« Le « miza » qui roule sans moteur visible, sur un chapelet de boules, n’est ni plus ni moins extraordinaire pour un spectateur non initié que tant de véhicules imprévus qui sillonnent nos routes. »
Il y a ainsi double méprise : d’Hélène Smith d’abord, de Théodore Flournoy ensuite. Et le jugement qui en résulte a le malheur d’être erroné à 100 % :
« Il n’y a rien sur Mars qui dépasse ce qu’on obtient ou peut attendre des ingénieurs d’ici-bas. »
APPROCHES D’ESPÉNIÉ
Hélène Smith et S-21
Hélène Smith : la vilaine bête d’Astané
S-21 : Illustration pour le cahier énantien, avec la « vilaine bête »
3°) Cette enfant de 10 à 12 ans à la recherche d’évasion chargée d’élaborer le contenu du roman martien puiserait alors son inspiration dans un stock d’exotismes a bon marché :
« Tout cela a un faux air japonais, annamite, chinois, hindou, je ne sais quoi encore, tout à la fois. »
Mais l’argument se renverse : l’adulte qu’était Élise Müller, confrontée sans préparation à une réalité perçue par l’intermédiaire d’habitants d’Espénié dont elle ne comprenait que très partiellement les motivations, ne pouvait qu’interpréter les paroles de salutation qui lui étaient adressées et les scènes auxquelles elle assistait par personne interposée, à partir des seuls codes de conduite « exotiques » dont pouvait avoir connaissance une jeune Genevoise passant l’essentiel de ses journées confinée dans le département tissu et soieries d’un grand magasin, et le reste son temps en compagnie de sa mère.
Au portrait de l’auteur du roman martien que nous propose Théodore Flournoy :
« C’est comme si l’écolier dont je parlais tout à l’heure, ayant vu quelques photographies ou gravures coloriées de ces contrées lointaines, mais sans rien savoir encore de précis sur les coutumes de leurs habitants, avait conservé dans l’œil une impression confuse de tout cet ensemble de formes et de tonalités si différentes de celles de nos pays, puis s’était amusé à répandre ce vernis superficiel d’exotisme sur les images du monde nouveau qu’on le chargeait de créer, de manière à lui donner un aspect aussi original que possible. »
nous en opposons un autre :
« C’est comme si cette jeune Genevoise qui n’avait jamais quitté sa terre natale, confrontée sans préparation à des scènes et des architectures étranges, à des paysages inattendus, n’avait conservé de cet ensemble de formes et de tonalités, si différentes de celles de son pays, que les traits qu’elles pouvait le plus immédiatement appréhender, puis s’était efforcée de donner à ces éléments disparates une cohérence qui lui permît de rendre compréhensible ce monde nouveau qui s’était manifesté à elle, en sorte qu’elle lui donna un aspect aussi peu déroutant que possible. »
Face à l’imprévu, nous avons tous autant que nous sommes tendance à rattacher l’inconnu au connu, l’exotique au familier — ce familier correspondant à la conception que nous nous faisons de l’étrange à partir de l’ordinaire. Or le monde dans lequel Hélène Smith se trouva si brusquement projetée ne lui était pas absolument incompréhensible : il était peuplé d’êtres humains semblables à elle[14], qui avaient il est vrai connu un développement culturel et social différent du nôtre. Il est d’ailleurs significatif que les quelques authentiques extraterrestres avec lesquels elle entra en contact (la « vilaine bête » d’Astané, les « animaux aux yeux de phoque semblables à des biches » qui nourrissaient les bébés espéniens) ne furent nullement identifiés par elle comme étant des « êtres pensants dotés de langage et de raison ».
La véritable question n’est donc pas de savoir si Hélène Smith, au cours de ses voyages psychiques, percevait ses aventures à travers le filtre de ses préjugés, de ses conceptions, de ses attentes, mais de déterminer si, parmi les différents cycles qu’elle développa au cours de sa carrière de médium, la part de réalité est la même, ou du moins relève du même type de perception. Devons-nous, en d’autres termes, établir une dichotomie de nature ontologique entre d’un côté ses « martiens » (et autres « ultra-martiens »), et de l’autre les personnages des cycles oriental et royal, comme Marie-Antoinette, Léopold-Cagliostro, le nabab Sivrouka, la princesse Simandini, etc.[15]
La différence est qu’Élise Müller s’inspire, pour ses cycles astraux, de sources qui n’étaient absolument pas disponibles dans la Genève de la fin du XIXème siècle, alors qu’on pouvait légitimement caresser l’idée, comme le fait Théorore Flournoy, de débusquer ou les traces qu’avaient laissés dans l’histoire les personnages de son cycle oriental, déterminant ainsi les sources auxquelles Élise Müller avait pu s’abreuver.
Théodore Flournoy entre Léopold et Ramié / Astané
Léopold, Comte de Cagliostro, vu par Hélène Smith
Ramié et Astané vus par Hélène Smith
Pour le portrait d’Astané :
Teint jaune, cheveux bruns ; sandales brunes, rouleau blanc à la main.
Costume panaché or, rouge, et bleu ; ceinture et bordure rouge-brique.
III
Voyons maintenant en quoi les thèses soutenues par Théodore Flournoy et moi-même s’avèrent partiellement contradictoires en ce qui concerne les antériorités d’Élise Müller en reine Marie-Antoinette (incarnation liée au personnage de Léopold-Cagliostro) et en princesse Simandini (incarnation liée au personnage de Sivrouka-nayaka, alias Théodore Flournoy) d’une part, et l’apparition des différents correspondants martiens de la médium (Astané, Ramié, etc.), — sachant que le personnage de Léopold continue à jouer auprès d’Élise Müller un rôle très important d’alter ego, qu’elle vive dans l’Inde du XVème siècle ou visite la terre d’Espénié.
— Théodore Flournoy considère que les personnages de Marie-Antoinette, Cagliostro et Sivrouka-nayaka ont bel et bien existé, que Simandini et Léopold sont eux aussi susceptibles de correspondre à des personnages réels (bien qu’il n’ait pas été en mesure, malgré ses recherches, de fournir la preuve définitive de leur existence historique), — tandis qu’Astané, Ramié, et avec eux tous les « Martiens » de la planète Espénié, n’ont à ses yeux jamais revêtu la moindre réalité objective. Il pose alors que les portraits qu’elle trace des personnages « réels » (appartenant tous aux cycles royal et oriental) sont de seconde main, et sont soit puisés à des sources littéraires (pour Marie-Antoinette et Cagliostro), soit extrapolés à partir de données extrêmement parcellaires (pour le prince Sivrouka et la princesse Simandini), — tandis que les personnages apparaissant dans les cycles stellaires sont totalement imaginaires, leurs portraits dépendant essentiellement, comme ç’avait été le cas pour les figures du cycle oriental, des rêveries précoces d’une jeune fille friande d’exotisme.
— Je pense quant à moi que la grande dispute du début du XXème siècle mettant aux prises spirites et scientifiques, dispute selon laquelle le contenu des visions d’Hélène Smith serait soit à prendre tout entier au pied de la lettre, soit à reléguer tout entier dans le domaine de la littérature et de la fantaisie imaginative, doit être absolument dépassée. Les spirites militants (dont Élise Müller faisait alors partie) pensaient que les esprits réels de Marie-Antoinette et Cagliostro, de Simandini et Sivrouka, d’Ésénale et Ramié, s’emparaient du corps de la médium intrancée ; les scientifiques soutenaient au contraire que l’inconscient subliminal d’Hélène Smith (et accessoirement d’Alexandre Dumas) était seul à l’œuvre, et que ses visions n’avaient rien de directement objectif.
À cette question, d’ordre ontologique, il convient aujourd’hui d’apporter une réponse contrastée.
a) Les spirites avaient tort de supposer que les esprits qui se manifestaient dans les cycles oriental et royal d’Hélène Smith était tels qu’ils avaient été au cours de leur existence passée, en sorte que la part de vérité se trouvant déposée dans ces cycles est celle-là même qu’y trouvèrent Théodore Flournoy ou André Breton[16].
b) Les scientifiques de leur côté avaient tort d’affirmer, au mépris du principe d’Hamlet, pourtant si cher au cœur de Théodore Flournoy, que les « Martiens » ne correspondaient nullement à des êtres réels, résidant sur une planète étrangère.
Nous savons aujourd’hui que, conformément à ce que croyaient les spirites, un véritable contact s’établissait, à l’occasion de ses cycles martien et ultra-martien (et dans doute aussi de ses cycles uranien et lunaire), entre l’esprit d’Hélène Smith et ceux d’un certain nombre d’habitants d’Espénié ; et le fait que ces « Martiens » n’habitaient nullement la planète Mars et n’étaient pas exactement semblables (et à vrai dire étaient sur certains points très dissemblables) du portrait que nous en dresse la médium, signifie seulement que, dans ces rencontres, l’esprit d’Élise Müller, imbu de ses propres convictions idéologiques, de ses préjugés culturels et de ses anticipations affectives, ne joua un rôle d’enregistreur passif, mais interpréta de manière active les données fournies par ses correspondants. Ainsi la part de subjectivité (due à l’inconscient d’Hélène Smith, mais aussi à la personnalité et aux idiosyncrasies de ses interlocuteurs « martiens »), bien que certaine, est difficile à établir précisément.
Et les autres témoignages dont nous disposons aujourd’hui en ce qui concerne la vie sur Espénié (essentiellement celui, particulièrement obscur, que nous propose le Cahier espénien de S-21, et celui, plus explicite et circonstancié, que nous avons produit, Smilla Glemminge-Olsen, Laïla Sekhat et moi-même, sous l’influence de l’Odradek attrafractaire) résultent — pour des raisons d’ailleurs très différentes — d’expériences singulières, et par conséquent elles aussi largement surinterprétées[17]. Il nous est de plus impossible de recueillir directement les témoignages des protagonistes « martiens » des expériences médiumniques d’Hélène Smith (sans parler des habitants d’« Ultramars », avec lesquels Hélène Smith n’a eu de rapports que par le truchement de ses interlocuteurs « martiens »), car ceux-ci auront lieu, en termes de chronologie énantienne relative, dans un avenir sans doute lointain[18].
En fait, la certitude dont nous disposons aujourd’hui qu’Hélène Smith a, lors de ses transes médiumniques, réellement établi un contact avec les habitants de la planète Mars (en réalité la planète Énantia) vient du fait qu’innombrables sont les points de concordance [avec cependant aussi quelques différences spectaculaires] entre son Espénié et notre Énantia — l’existence de cette planète n’étant plus remise en question publiquement depuis le 16 mars 2021, date de la soudaine irruption de Rem Érion dans notre monde.
APPROCHES D’ESPÉNIÉ
Hélène Smith et Irma Waybourne 2
Hélène Smith : paysage ultramartien avec bipèdes
Irma Waybourne et Ève de Poitiers : Korveinguboora, le coassement de la grenouille (Merriblinte)
Je pense avoir ainsi montré que toutes les opinions concernant la nature et la valeur des contacts purement psychiques susceptibles de se nouer entre la Terre et Énantia ne sont pas équipotentes en termes de vérité, et/ou équivalentes en termes de capacité interprétative. Il est cependant difficile de mesurer leur degré de vraisemblance, de pertinence, de validité relatives. Comment d’ailleurs faire objectivement la part des choses, alors qu’on est soi-même juge et partie ?
Il s’agit là d’une question philosophique tout à fait générale, et qui dépasse largement les termes de la présente discussion. Ne serait-il pas plus prudent de suspendre totalement en l’occurrence notre jugement, plutôt que de nous demander, à tout moment et en chaque occasion de notre vie, quel éventuel noyau de réalité se trouve dans chacune de nos perceptions subjectives ? — Car il est pour le moins aventuré de penser qu’il existe en la matière des certitudes définitivement établies ; sans aborder l’épineuse questin des domaines religieux et métaphysique, je me contenterai de remarquer ici que chaque fois que la science a dit : « Ceci est définitivement impossible », l’expérience tôt ou tard lui a donné tort.
Il ne faut cependant pas confondre l’aspect juridique du débat épistémologique et sa valeur heuristique. Exiger, comme le fait parfois (à juste raison) la science, que la tâche de la preuve soit le fait de ses contradicteurs[19], laisse de côté la question de la méthode, ou plutôt des méthodes susceptibles d’être légitimement employées pour ce faire. Car le débat se trouve bien évidemment faussé si ces méthodes doivent être celles-là seules qu’utilise la science positive de l’époque concernée : l’exigence de la preuve n’appartiendrait plus dès lors à ses contradicteurs, mais deviendrait un débat interne à la science (qui se définit avant tout, personne n’en disconviendra, par se méthose), — avec tout ce que cela suppose de pressuposés philosophiques et de filtres interprétatifs. Or ces filtres excluent a priori certaines gammes d’explications, certains types de phénomènes signifiants — alors que ceux-ci, loin de se perdre dans les sphères de la « métaphysique » et de la mystique spéculative, sont parfaitement observables, bien qu’ils ne soient pas susceptibles d’entrer dans le carcan d’un protocole d’analyse « scientifiquement valide ». Mais l’affirmation (ou la croyance) que la seule vérité concevable en matière d’observation des phénomènes naturels est celle que l’on obtient par les moyens d’analyses quantitatives indéfiniment renouvelables à l’identique, relève d’un dogmatisme que les savants positivistes justement dénoncent chez leurs adversaires « mystiques ».
Beaucoup de scientifiques croient avoir trouvé, suivant en cela avec plus ou moins de fidélité l’enseignement de David Hume (qui se réclamait lui-même du scepticisme de la Nouvelle Académie), une doctrine qu’ils pensent indiscutable — parce qu’elle serait capable d’être humainement universelle dans le domaine de l’investigation empirique, et d’une telle circonspection théorique qu’elle la mettrait définitivement à l’abri de tout débordement dogmatique. Selon cette doctrine (reprise par exemple au siècle dernier par les principaux partisans de la philosophie analytique) aucune croyance, aucune opinion, aucune proposition n’est absolument vraie (ni d’ailleurs absolument fausse) ; elles ne sont pas équivalentes cependant, et se distinguent les unes des autres par leur plausibilité apparente, en sorte que certaines d’entre elles sont si hautement improbables qu’il est presque impossible de leur accorder un quelconque assentiment, tandis que d’autres (qui sont bien entendu les propositions de la science positive), semblent si fortement assurées que nous ne pouvons quasiment pas suspendre notre jugement à leur égard ; et selon eux toujours, cette proposition même constituerait l’opinion théorique la plus hautement vraisemblable qui se puisse concevoir[20].
Il n’est plus possible, dans de telles conditions, de remettre en cause cette thèse « sceptique », en s’appuyant sur une autre proposition (de quelque nature qu’elle soit) qui serait autant ou plus vraisemblable qu’elle —celle en particulier qui affirme que la méthode d’investigation scientifique, au sens étroit du terme, n’est pas universellement adaptée à l’étude des phénomènes naturels. Il serait sans doute plus prudent, et par conséquent plus conforme à l’esprit du scepticisme « scientifique », d’avoir recours, dans le domaine de la théorie, à une sorte de scepticisme mixte, qui ferait coexister les thèses les plus fondamentales du Pyrrhonisme et la Nouvelle Académie. Cette dernière en effet se proclame sceptique, bien qu’elle ait abandonné le principe pyrrhonien de la suspension du jugement en matière ontologique, dans la mesure où elle affirme le plus dogmatiquement du monde que la nature ultime des choses nous demeure insaisissable.
La Nouvelle Académie est donc sceptique en ceci qu’elle tente de pondérer toutes les croyances, conceptuelles aussi bien que factuelles, en fonction de leur degré de probabilité relative. Mais n’aurait-elle pas dû conserver le principe strictement pyrrhonien voulant qu’en ce qui concerne les vérités ultimes, et en particulier les matières touchant à la métaphysique, il convient de suspendre entièrement son jugement. Ainsi, la proposition selon laquelle la seule vérité digne de considération est la vérité obtenue par les méthodes de la science positive actuelle, loin d’avoir le degré de plausibilité le plus haut, est impossible à démontrer, dans un sens ou dans l’autre, à l’aide de protocoles strictement et exclusivement scientifiques. Ne vaudrait-il pas mieux admettre que les deux propositions contraires, s’agissant d’une situation où elles ont en leur faveur tellement d’arguments circonstanciels et si peu d’arguments décisifs, sont, pour parler à la manière de Carnéade, également « convaincantes, examinées en détails, et totalement ébranlées par les arguments contraires » — et d’en assumer toutes les conséquences.
Ce que je propose est donc une sorte de scepticisme à deux degrés : en ce qui concerne les propositions singulières de la science et les affirmations de fait (psychologiques aussi bien que physiques), il convient d’appliquer le principe de probabilité ou de plausibilité, si cher à la philosophie de la Nouvelle Académie ; en ce qui concerne les propositions universelles et les affirmations spéculatives (scientifiques aussi bien que « mystiques »), il convient en revanche de respecter scrupuleusement le principe de l’épokhè, ou suspension totale du jugement, que préconise la sagesse pyrrhonienne — cette épokhè n’étant nullement un refus d’examiner, mais devant déboucher sur une recherche active de preuves et de méthodes nouvelles.
APPROCHES D’ESPÉNIÉ
Hélène Smith et Irma Waybourne 3
Hélène Smith : insecte ultramartien
Irma Waybourne et Ève de Poitiers : Bidju, le planeur sucre (Merriblinte)
Par son contenu, « l’affaire Hélène Smith » apparaît comme tout à fait exceptionnelle, et ce à au moins deux titres.
— Nous avons là le principal exemple de visites renouvelées, approfondies et durables s’effectuant en esprit seulement de la Terre en Énantia ; et cet exemple revêt une importance d’autant plus grande que nous lui devons, outre plusieurs aperçus sur la vie en Espénié, une première approche de la langue parlée dans cet archipel. Et bien qu’il ne s’agisse pas du seul cas de translocation « par l’esprit seulement », les autres occurrences, assez peu nombreuses pour finir, ne présentent ni le même luxe de détails, ni la même continuité que ce que nous livre Hélène Smith, — sans doute parce qu’elle était une médium expérimentée, et ce qui ne gâte rien, particulièrement douée.
Je me contenterai de signaler que je suis moi-même l’une de ces autres occurrences. J’ai en effet visité les lieux mêmes que fréquenta, un siècle (terrestre) plus tôt, notre médium genevoise — utilisant il est vrai pour ce faire une méthode assez différente de la sienne : bien que n’étant pas particulièrement prédisposé à accomplir ce genre d’exploit, je fus si l’on peut dire pris en main par l’Odradek attrafractaire de Dénoshay Énaïva, qui joua à mon égard un rôle assez similaire à celui que jouent les mizaξ à l’égard des nikaïnéξ/nikaïnaξ d’Espénié. On trouvera la relation de ces translations inspirées, auxquelles Smilla Glemminge-Olson et Laïla Sekhat participèrent largement, dans nos Aventures en Espénié.
— Dans ce type de translocation, le point de vue subjectif du voyageur semble jouer un rôle prépondérant. Doit-on pour cela privilégier les témoignages issus de voyages effectués en corps et en esprit, plutôt qu’en esprit seulement ? Le fait que le corps de l’observateur soit physiquement présent est-il une garantie que le témoignage sera parfaitement objectif ? On peut cependant considérer qu’intervient en ce cas un seul filtre interprétatif, une seule subjectivité. Mais cette unique médiation est parfois brouillée par telle charge affective qu’il semble certainement plus indiqué de privilégier des témoignages doublement médiatisés, mais en même temps beaucoup moins surdéterminés. Ainsi, les comptes-rendus qu’Hélène Smith nous livre de ce qu’elle croyait être la planète Mars sont, nous en sommes convaincus, d’une fidélité plus grande que les divagations parfois proches du délire que nous livre, au sujet de la vie sur Espénié, Rajendré Nikaïna (S-21) dans son Cahier énantien.
Cela ne veut pas dire cependant qu’un seul témoignage, ou un seul type de témoignages puisse être absolument « objectif », mais que la confrontation des données, lorsque plusieurs témoignages se rapportent à un même groupe d’événements ou à un même sujet d’observation, nous permet de déterminer quelle valeur différentielle leur accorder en cas de divergence caractérisée de leurs descriptions et de leurs résultats. Voilà le domaine d’application de ma première forme de scepticisme, celle de la Nouvelle Académie. Mais lorsque tous les témoignages disponibles concordent miraculeusement, ou lorsqu’une communauté organisée d’observateurs s’accorde pour affirmer qu’une unique méthode de contrôle, qu’un unique protocole d’investigation est, quelle que soit la nature du phénomène observé, l’ultime garant de la plus haute « vérité objective », — alors je soupçonne qu’un effet idéologique massif ou un préjugé culturel écrasant est le vecteur de cette unanimité, et, sollicitant de toute urgence le principe d’Hamlet si cher à Théodore Flournoy, je pratique l’épokhè pyrrhonienne !
APPROCHES D’ESPÉNIÉ
Hélène Smith et Laïla Sekhat 7
Hélène Smith : plante extra-terrestre
Jétule Baronime : paysage espénien vu par Laïla Sekhat
[1]. Théodore Flournoy eut cependant la sagesse de formuler ce qu’il appelle le principe d’Hamlet, selon lequel tout est possible (« Il y a plus de choses dans te ciel et sur la terre, Horatio, que n’en rêve ta philosophie ! » (Hamlet, Acte I, scène V). On ne peut pas dire qu’il ait été abondamment suivi à cet égard, ni qu’il ait lui-même toujours scrupuleusement respecté ce principe de prudence méthodologique absolue.
[2]. Il faut compter, parmi ces expéditionnaires-aventuriers, Nael di Faella et Elliane Danfern Da’al, qui explorèrent Rem Érion entre juillet 2024 et novembre 2025, rapportant de leur périple une extraordinaire masse d’informations concernant cette civilisation — qui malheureusement diverge sur de nombreux points de celle d’Espénié.
[3]. Documents, rappelons-le, de valeur très inégale, et parfois autant, sinon plus soumises à caution que les interprétations d’Hélène Smith.
[4]. Ces deux qualificatifs doivent être pris cum grano salis, Élise Müller n’ayant jamais été férue d’orthodoxie doctrinaire.
[5]. Je n’entrerai pas ici dans le détail de son activité de peintre religieuse inspirée, qui n’apporte aucun élément significatif nouveau au sujet d’Espénié.
[6]. La typtologie est une méthode spirite permettant de communiquer des messages à l’aide de coups frappés (par exemple sur le sol par le pied d’un guéridon, la fameuse « table tournante », ou par tapotements d’un doigt à sa surface). Le code employé est particulièrement laborieux à mettre en œuvre, puisque l’esprit du défunt désirant s’adresser à la compagnie doit indiquer chaque lettre de son message en frappant un coup pour A, deux coups pour B, …, vingt-six coups pour Z. L’assistance pose alors autant que possible des questions à réponse binaire, auxquelles l’esprit peut répondre par « oui » (un coup frappé) ou par « non » (deux coups frappés). Il est cependant nécessaire de recourir à une méthode plus lente et plus compliquée lorsque l’esprit désincarné doit s’exprimer tout du long, par exemple pour révéler son nom.
[7]. Il s’agissait alors, non d’auto-hypnose profonde, mais de simples fantasmes, ou d’hallucinations qu’elle avait au cours de ses occupations quotidiennes ; ou encore des souvenirs qu’elle préservait, à l’issue de ses séances publiques, grâce à des suggestions post-hypnotiques venues de ses interlocuteurs.
[8]. Le portrait de Léopold, alias Cagliostro.
[9]. Ce cycle romanesque se compose de quatre tomes, respectivement intitulés : Joseph Balsamo — Le Collier de la Reine — Ange Pitou — La Comtesse de Charny.
[10]. L’astronomie du XIXème siècle considère presque unanimement qu’un seul système solaire existe dans l’univers, et que de toute manière on n’aura jamais les moyens d’observer d’autres planètes que celles orbitant autour de notre étoile.
[11]. Voir à ce sujet : Onze pièces de cuivre, n° 12, janvier 2017. Aventures en Espénié — 4, Effinole Bafour ou la chevauchée fantastique.
[12]. Voir : Onze pièces de cuivre, n° 5, janvier 2015. Aventures en Espénié — 2, Dibèle Tolcarre ou l’Enfant Sans-nom..
[13]. Voir à ce sujet : Onze pièces de cuivre, n° 18, juin 2019. Aventures en Espénié — 6, Minnole Bécarre ou l’utopie du langage.
[14]. Rappelons que la planète Énantia (alors appelée Sunève) était au départ inhabitée ; et qu’elle fut au fil des siècles peuplée par des transfuges issus de la Terre qui, en proie à un désir aussi violent qu’immédiat de se soustraire à une situation extrême, se translataient en corps et en esprit de notre espace-temps à sa se réplique énantiomorphe.
[15]. La même question se pose en ce qui concerne les vies parallèles d’Ève de Poitiers et Irma Waybourne. — Appliquant à moi-même le Principe d’Hamlet, je me garderai d’affirmer ainsi d’affirmer qu’il s’agit de simples rêveries n’ayant aucune contrepartie dans les espaces et les ères du pluricosmos multifolié ; la difficulté consiste alors à démêler en elles l’objectif et le subjectif, le sens originel et l’interprétation surimposée.
[16]. Remarquons au passage que les médiums n’ont jamais de souvenirs anticipés de leurs vies futures, alors que le « contact » établi par Hélène Smith avec la planète Énantia, selon la chronologie relative instaurée par le séjour « en chair et en os » de S-21 en Espénié et l’apparition de Rem Érion dans l’océan Pacifique sud, place ses « voyages psychiques » dans l’avenir de nos deux planètes.
[17]. Ce qui fait d’eux, tout comme celui d’Hélène Smith, un alliage d’objectivité et de subjectivité impossible à purifier aussi longtemps qu’on les considère isolément.
[18]. Et peut-être aussi dans un hrön-cosmos inaccessible. [Note d’Helena Stang, 2039]
[19]. Voir ainsi le Principe de Laplace énoncé par Théodore Flournoy, voulant que « le poids des preuves doit être proportionné à l’étrangeté des faits ».
[20]. Ce que les tenants de la Nouvelle Académie appelaient « une impression plausible, examinée plusieurs fois et indubitable », ou encore : « convaincante, examinée en détails et non ébranlée par quoi que ce soit ».































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