Sirène de la connaissance

 

 

 

 

Harald Langstrøm

 

 

 

 

Peintre et visionnaire

 

 

Deonna page de couverture

 

 

 

II

 

Causes et genèse d’une nouvelle orientation

 

 

[57] Employée, dès l’âge de dix-huit ans en qualité de vendeuse dans un magasin, Hélène a eu une vie fort active, jusqu’au moment où, à la fin de 1900, une bienfaitrice américaine, Mme J[ackson], assure son existence par un dépôt généreux en banque, et lui donne les moyens de renoncer à sa profession pour cultiver en toute indépendance ses précieux dons[1]. Si fatigant que fût ce métier journalier, il était une dérivation aux tendances oniriques d’Hélène ; il la retenait dans la réalité, la mettait en contact avec la vie réelle[2]. En l’abandonnant, [58] en devenant entièrement libre de toute obligation sociale, Hélène perd un utile contrepoids extérieur.

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Que fera-t-elle maintenant, dans ses longues journées d’oisiveté ? Cherchera-t-elle à parfaire son instruction sommaire par des lectures, suivra-t-elle des cours, entendra-t-elle les conférences de tout ordre intellectuel que Genève offre généreusement au public désireux de s’instruire ? Se consacrera-t-elle à des œuvres sociales, de bienfaisan­ce ? En agissant ainsi, elle eut maintenu le contact avec la réalité, le lien qui la rattachait sur la terre. Mais Hélène ne semble pas avoir eu un esprit curieux, avoir jamais témoigné de beaucoup de goût pour l’étude, puisqu’elle ne suivit que pendant une année l’école secon­daire des jeunes filles, et que, devant ses insuccès, ses parents la mi­rent en apprentissage. Elle ne semble pas davantage avoir éprouvé une grande sympathie pour l’humanité, sinon pour la sauver par ses propres œuvres artistiques.

A lire la correspondance où elle décrit à ses amis les menus faits de son existence journalière, on est navré d’en constater le vide et la monotonie, pendant les nombreuses années qui séparent l’éclosion du cycle religieux de sa mort. Point de voyage, car l’exécution de « l’œuvre » picturale, la sauvegarde des tableaux nécessitent sa pré­sence permanente. Parfois, quelques promenades aux environs de Genève, au sein de la nature, dans lesquelles, solitaire, elle prolonge ses rêveries. Peu de lectures scientifiques, puisque la science, sous toutes ses formes, lui fait maintenant horreur ; seules, quelques lec­tures d’ouvrages de religion et de spiritisme, qui confirment ses préoccupations. Pour tout rapport avec l’humanité, des visiteurs qui se pressent toujours plus nombreux à mesure que l’œuvre pic­turale prend plus d’importance, et que son renom s’étend plus loin ; [59] amis qui partagent ses croyances, étrangers qui viennent voir les tableaux ; à quelques exceptions près, et qu’Hélène sait rapidement écarter, tous l’admirent, louent son œuvre merveilleuse et sublime, qui la met à part de la commune humanité, bien au-dessus d’elle ; tous en reconnaissent le caractère surnaturel, et voient en Hélène une véritable prêtresse de l’au-delà.

Elle a vu briser ses idoles, elle s’est détournée des savants et des sectes spirites, elle a perdu toute activité normale, elle demeure seule vis-à-vis d’elle-même, penchée sur cet être intérieur et mysté­rieux qu’est son subconscient, prête à en écouter les voix, à en ad­mirer les visions, à obéir aux ordres qui lui sembleront venir de l’au-delà.

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Pourtant Hélène sent le vide de son cœur, et elle cherche à le combler, à satisfaire ses besoins de tendresse, d’affection, d’amour, et aussi de protection dans sa solitude morale et physique. Certes, elle a encore auprès d’elle sa mère qu’elle chérit, et qui demeurera jusqu’en 1905. Mais elle souhaite un amour plus fort et plus ardent, celui de l’homme à qui elle s’abandonnera et qui sera son protecteur. Sans doute, elle a eu plus d’une fois l’occasion de se marier[3], mais son sentiment intime, l’avis de ses amis, ont écarté d’elle les pré­tendants, lui assurant que « l’âme sœur » n’était point encore venue. Elle l’attend, cette âme sœur, et ses manuscrits en attestent la hantise :

 [60] Depuis le départ de mon père, j’aurais eu l’occasion plusieurs fois d’épouser des Français, mais… je ne l’ai jamais fait. J’ai attendu, toujours attendu, ne sachant jamais entrevoir, pressentir dans tous les soupirants l’homme, l’être rêvé, le fiancé de l’âme, celui auquel je pensais souvent, que j’aimais dans un avenir incertain d’un amour étrange et profond. Et vous allez me trouver extraordinaire, certainement, bien folle même, mais je ne me suis jamais éveillée depuis plusieurs années sans donner à cet être chimérique tout mon cœur dans une sorte de prière intime. Je n’ai jamais lu de belles pages, jamais admiré la splendide nature et les belles œuvres d’art, je n’ai jamais joui de rien en un mot, sans que je me blotisse très, très près de lui en pensée. Oh ! ne riez pas que je vous confie des choses que je ne dis à personne, mais qui vous étouffent par­fois (1909).

Je suis libre de disposer de ma personne et d’aimer qui bon me semble, qui je dois aimer en ce monde. Aimer véritablement, après avoir tant lutté dans ma vie, qu’elle serait belle cette fraîche fleur de poésie dont il ne m’a jamais été permis de respirer le doux parfum! Si, avec les années, notre jugement se forme et se mûrit, si certains de nos rêves s’évanouissent, le cœur, lui, conserve dans toute son intégrité la puissance d’aimer; il n’a jamais trop vécu pour dire un dernier et solennel adieu à ses rêves d’amour (1914).

 W. Deonna, De la Planète Mars en Terre Sainte, pp. 57-60

 

 

Cagliostro (1908-1909)

Hélène Smith : Léopold — Cagliostro (1908-1909) — Peinture à l’huile

 

 

C’est qu’il y avait, entre Élise et Léopold, un lien affectif plus ancien et plus étrange, et qui n’était pas seulement celui d’un père œdipéen veillant jalousement sur la vertu de sa fille, mais d’un amant narcissique, jaloux de tout ce qui pouvait la détourner de lui —  c’est-à-dire de son adhérence érotique à sa propre personne.

Et Théodore, qui ne comprenait pas même qu’Hélène/Simandini avait développé un attachement passionnel de nature « inconvenante » envers lui, devait totalement passer à côté de la relation narcissique qui unissait Léopold à Hélène, — relation qui ne se manifestera dans toute son étrangeté, dans toute sa brutalité, que beaucoup plus tard, — beaucoup trop tard.

Le triangle érotique et amoureux unissant/dressant les uns contre les autres deux hommes et une femme est un grand classique de la littérature et de la vie réelle ; beaucoup plus exotique est celui qui attache, ou plus exactement qui ligote les uns aux autres un homme, une femme et une chimère. Car de ces deux hommes que sont Théodore Flournoy et Léopold-Cagliostro, l’un n’est qu’une moitié de Janus, tandis qu’en Élise Müller cohabitent, se mélangent et se séparent Hélène Smith et Léopold, mêlant et confondant en un complexus paradoxal autoérotisme et hétéroérotisme.

De là l’inévitable rupture entre Hélène Smith et Théodore Flournoy.

Hélène crut cependant tout d’abord qu’elle allait continuer comme par le passé sa carrière de médium spirite intrancée, bien qu’elle ne fut pas prête, en raison de l’extraordinaire notoriété que Des Indes lui avait value, à se contenter de communiquer désormais avec les esprits des « chers disparus », tout en ressassant à la marge ses propres « antériorités » : pourquoi ne pourrait-elle pas, crut-elle naïvement au départ, poursuivre ses voyages intersidéraux, explorer nouveau monde après nouveau monde, révélant sans cesse de nouvelles langues, de nouvelles cultures, de nouvelles mœurs extraterrestres ?

Car elle désirait la vengeance ; et celle-ci passait par la publication d’un second livre, d’un livre qui serait un « anti Des Indes », un Des Indes à la mode spirite qui ferait contrepoids aux Des Indes à la mode scientifique que lui avait méchamment concocté Flournoy. Preuve en est le témoignage d’un certain Marchot, qui put à cette époque approcher la médium :

« M. Marchot, qui s’intéresse dans ses moments de loisir aux recherches psychiques et qui a eu l’an dernier plusieurs séances avec Hélène…, vient de lui faire de nouveau quelques visites — mais où elle ne lui a pas donné de séances — et il a bien voulu me communiquer les points suivants qu’il tient directement des dames Smith :

« Hélène et sa mère sont profondément irritées contre la Science et les Savants, et tout leur désir est de n’avoir plus rien à faire avec des professeurs. Hélène a passé une partie de l’été dans un château au-dessus de Nyon (Vaud) où on l’avait invitée. Chez elle, elle n’est jamais inoccupée, sa santé est excellente et elle travaille toute la journée à divers travaux d’art à l’aiguille ; de plus, elle étudie l’anglais, qu’elle écrit déjà couramment, et la peinture où elle a réalisé de rapides progrès. En fait de médiumité, elle donne quelques séances à des étrangers, principalement à des Américains, et les communications et révélations obtenues par son intermédiaire sont tout à fait extraordinaires. A la maison, elle a des accès de trance où elle entre d’elle-même et dans lesquels elle écrit une masse de choses, surtout du sanscrit et des langues planétaires ; malheureusement il lui arrive fréquemment de tomber dans un sommeil si profond que sa main s’arrête, et quand elle revient à elle, sans souvenirs nets, elle trouve inachevées les communications qu’elle avait commencé de recueillir avant de s’endormir complètement. Elle en a cependant déjà une collection considérable [dossier réservé], qui se trouve en grande partie (spécialement les textes sanscrits) entre les mains d’un monsieur qui les étudie avant qu’ils soient publiés. Ce qu’elle a eu de plus récent et de plus curieux est un cycle lunaire, qui lui paraît déjà toucher à sa fin ; le mot ne lui plaît pas et lui semble prêter au ridicule, mais c’est sous ce nom que la chose lui a été révélée, et le contenu n’en est pas moins intéressant : il s’agit de messages sur les habitants de la Lune, qui n’est que partiellement habitée, sur leur genre de vie, leur civilisation, leur langue, leur écriture. D’après une lettre ultérieure de M. Marchot, Mlle Smith en est maintenant (fin octobre 1901) à sa seconde langue lunaire, soit cinquième langue extraterrestre. Tout cela paraîtra peut-être bientôt, avec la photographie de Mlle Smith à l’état normal, dans un livre qui sera une sorte de tome second de Des Indes, mais publié par Hélène elle-même, avec [116] l’aide de collaborateurs qu’elle choisira selon son gré, et rédigé cette fois dans un tout autre esprit que celui de M. Flournoy. »

Th. Flournoy, Nouvelles Observations, pp. 115-116

Mais le cercle d’admirateurs qui désormais l’entoure est formé de gens que n’intéressent guère les révélations astronomiques, les descriptions de mondes étranges, — mais qui en revanche sont anxieux d’entendre les révélations des désincarnés, les confidences de leurs proches défunts et, last but not least, d’obtenir de Léopold des conseils médicaux éclairés. Et comme Hélène Smith ne conduit pas ses séances pour satisfaire ses propres désirs, mais pour combler les attentes de son assistance, les cycles stellaires peu à peu perdent de leur importance, et leur substance pour finir s’épuise complètement.

Elle rompt de plus, quelques mois plus tard, avec les milieux spirites militants, dont elle juge les ambitions mesquines, et les mesquineries répugnantes ; et lorsque pour finir elle aura trouvé une nouvelle source d’inspiration et un nouveau terrain d’activité dans sa peinture religieuse inspirée, elles espacera peu à peu ses séances, ne donnant plus que des consultations privées à des personnes triées sur le volet.

 

 

Deonna page de couverture

 

 

[55] Après avoir rompu avec M. Flournoy, Hélène continue pendant quelque temps à accorder des séances spirites à des amis et à des étrangers, qui insistent auprès d’elle pour les obtenir[4]. Elle les espace cependant de plus en plus ; elle ne s’y prête plus qu’à regret ; elle y renonce même complètement quand son œuvre picturale ab­sorbe toute son activité, et elle oppose désormais un refus systéma­tique à toutes les demandes.

Je crois qu’il aurait beaucoup aimé avoir une séance de L… Mais… je ne la donnerai pas. Léopold ne me permet aucune séance dans ce moment, et… je suis très obéissante (1908).

Depuis un mois, j’ai eu la visite d’une dame qui attend la terminaison du tableau, espérant que je lui accorderai une séance. C’est agaçant, chaque après-midi elle arrive, soulève le rideau qui cache la peinture, frappant du pied, me lançant un regard foudroyant lorsqu’elle voit que je n’ai pas eu de séance. C’est épouvantable, et je me sens toute troublée et fatiguée d’une pareille obsession (1908).

Hélène a été ferme et a refusé cette faveur. II n’y aura plus de faveur, plus de séances jusqu’à la terminaison de l’œuvre, pas même pour les princes (1909).

Ma décision étant très arrêtée de ne plus accorder de séances à n’importe qui, mon œuvre étant suffisamment fatigante et désirant qu’elle s’achève le plus tôt possible (1910).

 Si les savants l’ont profondément blessée, les adeptes du spiri[56]tisme et de la théosophie, qui l’avaient initiée vers 1892[5], ne l’ont pas moins déçue : elle a constaté chez eux mainte petitesse ; elle en a éprouvé les procédés souvent malveillants, elle a subi même leurs attaques. Elle n’a plus dès lors que défiance à leur égard, même mépris, et les relations sont de plus en plus tendues, à mesure, qu’elle s’en écarte davantage, qu’elle se refuse à leurs demandes, et se dérobe à leurs intrigues. Elle narre avec indignation, dans sa correspondance, les noirceurs dont ils se sont rendus coupables en­vers elle. Les séances auxquelles elle avait jadis consenti librement et joyeusement ne lui ont apporté que troubles et douleurs, qu’elle ne veut plus renouveler ; elle ne veut plus être un « instrument à séances », un « sujet », et se prêter encore à des expériences en public.

 Du reste, je ne suis pas quelqu’un qui aime à s’exhiber, je ne veux à aucun prix être un sujet. J’ai bien trop gémi, trop souffert, trop été malmenée autour de ce don de médiumnité, que je n’ai pas cherché, pour recommencer une lutte autour de laquelle on vous couvre d’igno­minie, d’insanités injustifiées et imméritées. Mon âme a été un moment si tellement troublée que je veux éviter à l’avenir de repasser par de telles horreurs (1927).

Je ne suis pas un sujet, un instrument à séances (1914).

 Elle en arrive à déplorer ce don de médiumnité, qu’elle n’a jamais cherché, qu’elle subit, et qui a été pour elle la cause de tant d’an­goisses, la livrant à la merci de tous.

 J’ai souvent déploré ce don de médiumnité qui vous met trop en évidence et fait trop parler de vous. On dit que c’est un don de Dieu. Admettons-le, mais n’empêche qu’un certain discrédit paraît s’attacher à ce don (1907).

Oh ! chère madame, si vous pouviez lire dans mon cœur, vous cons­tateriez combien d’ombres il a apportées dans ma vie, et combien parfois sont peu compris les vrais dons… J’aurais, chère madame, des choses lamentables à raconter concernant les misères que m’ont suscitées ce don, toujours et en tout temps, parce que je n’ai jamais voulu me faire l’instrument ou la chose de chacun.

 Elle demeure une adepte du spiritisme, elle croit fermement en [57] l’immortalité de l’âme et en sa possibilité de se manifester aux vivants, mais ces manifestations doivent être libres, spontanées, déterminées par la seule volonté de Dieu, non exigées par les hommes et provoquées par des moyens ridicules. Point n’est besoin, pour entrer en communication avec l’au-delà, d’être affiliée à une co­terie, à une secte. Hélène s’y refuse par désir d’indépendance, par lassitude des hommes, par amour-propre blessé, par orgueil de ses dons magnifiques qui la mettent à part de la commune humanité.

Ses dons de médiumnité, puisqu’elle ne peut les éviter, elle les utilisera encore, mais par la seule volonté de Dieu et pour accom­plir la mission qu’elle recevra de lui, dans l’entière solitude, loin des savants, des spirites, des théosophes, des magnétiseurs, et des envoûteurs de tout genre[6].

W. Deonna, De la Planète Mars en Terre Sainte, pp. 55-57

 

Hélène Smith, s’étant forgé une mission bien différente des précédentes, endossa les habits d’un tout nouveau personnage : celui d’une « mystique chrétienne » chargée de révéler, grâce à sa peinture, l’authentique apparence des plus saints Personnages du Nouveau Testament.

Il n’est pas étonnant que, dans ces conditions, l’influence de ses anciens mentors ait subi un déclin progressif, concurrencés qu’ils étaient par Jésus lui-même, mais aussi par son père à elle, qui se mit à lui apparaître épisodiquement, ainsi que son « ange gardien » (l’archange Gabriel), — et surtout son « grand ami italien », le marquis Georges d’A…, avec qui elle avait entretenu une correspondance assidue jusqu’à sa mort, survenue en 1915 ; il lui apparut par la suite très régulièrement, devenant pour finir, grâce à ses messages automatiques, son confident, son guide et son consolateur principal.

[C’est la mort de son ami qui entraîna semble-t-il l’arrêt de sa peinture religieuse, et plus généralement de sa carrière de « médium chargé de mission » ; à l’occasion cependant de l’arrivée au pouvoir de Mussolini[7], les séances de peinture automatique reprirent fin novembre 1920, pour s’interrompre à nouveau en mars 1921, définitivement cette fois.]

[264] « Le 20 août, sa visite a été tout spécialement idéale. Il était près de 9 h. du soir, j’étais assise dans mon coin habituel où je travaille le soir à la veillée de la lampe. J’ai senti à un moment donné comme un frôlement, plutôt un souffle tiède sur mon front. Je levai la tête, et je vis alors devant moi, sur le tapis, un nuage blanc. De suite je pensai : « C’est lui ». En effet c’était lui, encore étendu sur le nuage qui a paru se condenser pour former le bloc sur lequel il repose. Son sourire était si bon et il y avait tant de pro­fondeur et de douceur dans ses yeux ! Longtemps il demeura avec la même expression, et mes yeux ne pouvaient se détacher du cher visage. Ceci se passait devant le tableau du Crucifié. De temps à autre ses yeux à lui se [265] détachaient de moi pour se reporter sur ceux de mon Jésus dont l’expres­sion de douleur est sublime. Puis, tout d’un coup, je vis les lèvres de votre cher fils s’entr’ouvrir, et le premier mot qu’il murmura d’une voix basse et voilée, mais cependant distincte, fut : « Élise, ma mère ». Ce fut tout, et je fondis en larmes. Il s’éteignit lentement, le cercle de lumière qui l’en­tourait disparut complètement, mais une paix si grande se répandit ainsi qu’une douce rosée tout au fond de mon cœur… Quelle joie d’avoir un ami semblable dans l’Au-Delà !…

« Depuis le 20 août, j’ai revu l’ami trois fois encore. Deux fois il était cal­me, toujours reposant, plein de paix. La veille de l’arrivée de votre lettre, le 3 septembre, il est venu, et de nouveau sa bouche a murmuré deux fois mon nom. Il est resté ce jour plus longtemps que d’habitude, et l’expres­sion de bonheur répandue sur ses traits m’assure que l’amour divin est pour lui, bien pour lui à tout jamais. » (5 sept. 1915)

« L’ami était bien près de moi tous ces jours ; il n’est pas une pièce de ma demeure, laquelle n’est pas bien grande il est vrai, où sa présence ne se soit manifestée, tout spécialement ces jours-ci, par un simple petit nuage blanc qui apparaissait soit à ma gauche, soit à ma droite, et me suivait partout. Je murmurais : « C’est vous, grand ami ». Le petit nuage se dé­plaçait alors et venait devant mes yeux, puis lorsque de nouveau je circu­lais, il me suivait, effleurant parfois même mon visage. » (1er oct. 1915)

« Il est venu, et j’ai trouvé que sur son visage était marquée une ombre de souci, d’inquiétude. Je lui ai dit : « Grand ami, qu’est-ce que ce nuage sur votre front, cette tristesse dans vos yeux ? N’êtes-vous pas heureux de me trouver là, si paisible et calme, en pensée complète avec vous et vo­tre chère maman ? » Il a souri mélancoliquement et dans ses beaux yeux gris bleus il m’a semblé voir apparaître quelques larmes. Je l’ai regardé longuement, jusqu’à ce qu’un sourire soit venu remplacer le nuage trop sombre. » (24 oct. 1915)

W. Deonna, De la Planète Mars en Terre Sainte, pp. 264-265

 

Elle réalisa, au cours de sa « période religieuse », 13 tableaux :

Tête du Christ, 1904, crayon
Tête du Christ, 1905, huile
Tête de la Vierge, 1905
Christ à Getsémané, 1905-7
Crucifié, 1906-8
Cagliostro, 1908-9
Jésus sur le chemin d’Emmaüs, 1909-10
Transfiguration, 1911
Sainte Famille, 1911-12
Hélène et l’ange gardien, 1912
Vierge à la croix, 1912-13 (deux exemplaires)
Judas, 1914
La fille de Jaïrus, 1913-14 (deux exemplaires)

Trois de ceux-ci restèrent inachevés : les portraits de l’« Ange de la Paix » et de l’ « Ami Italien », ainsi qu’un Baptême du Christ, qu’elle mentionne dans sa correspondance de 1918, mais dont on ne sait presque rien, et qui peut-être n’a pas été commencé.

À l’exception d’Hélène et l’Ange gardien, et d’un des deux exemplaires de la Fille de Jaïrus, tous ont disparu vers la fin des années 30, sans qu’on puisse savoir s’ils ont été perdus, détruits ou volés. Les autres tableaux (ceux du moins qui furent achevés) nous sont aujourd’hui connus par leurs reproductions photographiques en noir et blanc dans le livre de W. Deonna[8].

La réalisation de tous ces tableaux se conformait à un étrange protocole. Le Judas par exemple, qui exigea d’Hélène Smith pas moins de 65 séances, vit le paysage entièrement vide qui en faisait le fond apparaître en premier lieu, puis le personnage, d’abord ses yeux, ensuite les parties visibles de son corps (visage, bras et jambes), et pour finir ses vêtements. En ce qui concerne La fille de Jaïrus, les photographies qui en furent successivement prises par Hélène nous montrent qu’elle se matérialise sur le support comme si elle était une sorte de fantôme gagnant peu à peu en substance.

C’est qu’Hélène n’est pas un peintre ordinaire : elle ne crée rien, mais se contente de reproduire en état de transe le contenu de visions dont elle n’est pas l’auteur, — ce qui a d’ailleurs à ses yeux l’inestimable avantage de lui fournir (ainsi qu’à ses fidèles) la certitude qu’elle copie la véritable physionomie des personnages qu’elle représente, au premier rang desquels figure Jésus.

 

 

PL 10

Deonna, planche X

 

PL 13

PL 14

Deonna, planches XIII et XIV

 

 

Deonna page de couverture

 

 

VII

 

 La technique picturale

 

 

[324] Hélène s’étonne des étapes fantaisistes de sa peinture, qui passent au hasard d’un détail à un autre.

 J’ai été très étonnée de voir dans les deux dernières séances arriver les mains du prophète Elie au lieu de la tête de Jésus. Je me demande le pour­quoi de cet arrêt, et n’y puis rien comprendre: c’aurait été logique qu’un personnage se terminât entièrement (1911).

 Aussi prend-elle la précaution, quand ses guides célestes l’y auto­risent, de photographier en une série de clichés les étapes de quel­ques peintures[9] : Cagliostro[10], la Fille de Jaïrus[11], Judas[12]. Un artiste normal commencerait par établir les grandes lignes de sa composi­tion, par bâtir sommairement ses personnages, par mettre chaque détail bien en place. Hélène procède tout autrement. Sans qu’au­cune esquisse préalable n’ait été faite, chaque séance apporte un fragment entièrement peint, qui peut être la suite du précédent, mais qui peut être aussi placé à un endroit tout différent. Les [325] clichés de Judas[13], le « tableau des séances » dressé par M. Cuendet[14], sont des documents précieux, parce qu’ils montrent et énumèrent les éléments du tableau dans leur ordre d’arrivée.

Quand le tableau comporte un paysage, c’est celui-ci qui paraît le premier, détail après détail, selon cette marche fantaisiste, jus­qu’à ce qu’il soit entièrement achevé, et comme s’il devait demeurer seul[15]. A ce moment, il y a dans la production picturale un arrêt plus ou moins long, qui parfois inquiète Hélène[16]. Pourquoi peindre entièrement ce paysage, que des personnages recouvriront souvent en grande partie[17], et pourquoi cet arrêt ? Serait-ce parce qu’Hélène repasse dans sa production automatique par les stades successifs de sa production normale ? Serait-ce parce qu’elle a commencé à peindre des paysages quand elle a pris en 1900 des leçons de peinture, qu’elle préfère le paysage, alors que le portrait ne l’intéresse pas, et n’est survenu qu’ensuite dans son dessin automatique ?

Quant à cet intervalle entre le paysage et l’apparition des per­sonnages, il tient peut-être à la nécessité de laisser sécher la pein­ture, avant de la recouvrir par les figures.

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Les personnages débutent toujours par les yeux, autour des­quels s’organisent les autres parties du corps[18] ; sur les tableaux à paysage, ils se détachent d’abord seuls sur le fond.

[326] Pourquoi les yeux apparaissent-ils d’abord ? Dans ses visions, Hélène voit souvent des yeux qui demeurent seuls, ou qui annon­cent les personnages ; avant de commencer à peindre Cagliostro, elle a plusieurs fois la vision d’yeux qui la suivent dans son appar­tement ; quand son ami italien se manifeste à elle après sa mort, ce sont toujours ses « chers yeux gris bleus » qui se révèlent pour commencer, et qui parfois demeurent seuls. Est-ce parce que l’on a constaté dans les séances spirites que le fluide nébuleux et lu­mineux se condense parfois sous forme d’yeux ?[19]

Les yeux des peintures sont énormes, ont quelque chose d’étrange, d’halluciné, comme c’est souvent le cas dans les dessins médiumniques[20]. On sent que cet organe préoccupe Hélène, comme il préoccupe aussi ses visiteurs ; elle remarque que, dans la Sainte Famille, l’enfant Jésus a les yeux de son père Joseph et non ceux de sa mère, et, répondant à un bon vieillard scandalisé de cette hérésie involontaire, elle suppose que Marie, très éprise de son fiancé, en aura sans le vouloir donné les yeux à son fils[21]. Dans une vision de Noël 1913, Hélène voit l’enfant Jésus couché dans la crèche : « Sur le linge blanc je vis remuer un petit paquet qui prit la forme d’un beau bébé, avec d’immenses yeux noirs, beaucoup, beaucoup trop grands à mon avis pour le si petit visage ».

[327] Cette hantise des yeux, qui paraissent dans ses visions, qui débu­tent sur ses tableaux, nous l’expliquerons par des souvenirs d’en­fance[22], et nous remarquerons que la description qu’Hélène donne des yeux de l’enfant Jésus dans la crèche est identique à celle qu’elle donne des siens propres alors que, bébé, elle était dans son ber­ceau. Ils n’ont pas tort, ces prêtres qui, voyant son Christ, préten­dent qu’il a les yeux d’Hélène[23]. Nous avons noté plus haut l’in­fluence exercée sur l’imagination d’Hélène par le récit que sa mère lui avait souvent répété de sa naissance et de son baptême catholique[24], dont les circonstances miraculeuses ont pu lui faire croire à son rôle prédestiné. Immédiatement après le baptême, les yeux, jusqu’alors fermés dans ce petit corps que l’on croyait mort, s’étaient ouverts, « mais beaucoup trop grands pour le petit visage si petit ; ils tenaient toute la largeur du front, et c’était très laid ». Un autre souvenir d’enfance, rapporté par M. Flournoy[25], ne l’a pas moins impressionnée.

 À l’âge de deux ou trois ans, la petite Hélène, parlant tout juste, se pro­menait un jour avec sa bonne quand vint à passer un monsieur inconnu ; il s’arrêta stupéfait devant la fillette et dit à la bonne : « À qui appartient cette superbe petite ? » Puis il s’informa de la profession de ses parents et demanda : « Est-ce qu’ils sont des créoles ? » La bonne ayant répondu [328] que non, il s’approcha d’Hélène et lui dit : « Mais, ma bonne petite, ta maman a oublié de te faire des yeux », voulant dire par là qu’elle avait des yeux d’ange. L’enfant, toute surprise de ce qu’on lui disait qu’elle n’avait pas d’yeux, regarda sa bonne avec effarement, considérant tour à tour et longtemps le monsieur et la bonne. Cette dernière fut tellement frappée de cette scène qu’elle s’empressa de la raconter à Mme Smith, de la bouche de qui M. Lemaître a récemment recueilli l’anecdote. Il est clair que des compliments ou épisodes singuliers de ce genre, qui ont bien pu se réitérer, étant donné le regard en effet très profond et la remarquable physionomie d’Hélène, ont dû, chez une nature héréditairement prédisposée, contribuer à préparer le terrain pour les rêveries subconscientes et les dédoublements d’un âge plus avancé.

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*        *

Le dessin automatique n’a cure des précautions du dessin nor­mal, puisque l’image mentale du tableau est fixée ne varietur dans la mémoire du médium et projetée telle quelle sur le panneau ou elle sera « copiée ». Aussi sa technique est-elle libre et fantaisiste, commençant par un détail souvent insignifiant, l’abandonnant pour passer à un autre plus éloigné, ébauchant un élément du corps, dé­butant par les yeux, passant aux pieds, etc.

W. Deonna, De la Planète Mars en Terre Sainte, pp. 324-328

 

 

La fille de Jairus (1913)

La fille de Jaïrus (1912-1913)

 

Pl 15. La fille de Jairus 1

Deonna, planche XV

 

Pl 16. La fille de Jairus 2

Deonna, planche XVI, avec en incrustation l’état final, représenté planche IX, 2
« Apparition » de la Fille de Jairus

 

 

 

Hélène et le minotaure

 

 

 

 

Smith1

Jeu de Marseille
Victor Brauner — La Sirène de Connaissance (Serrure)

 

Ses dons psychiques, ainsi que sa carrière de médium et d’artiste, vaudront à Hélène Smith de figurer dans quasiment tous les ouvrages qu’André Breton consacrera à l’art brut.

Ainsi, dans le numéro 3-4, décembre 1933, de la revue surréaliste : Le Minotaure, la page qu’il lui consacre reproduit quatre de ses œuvres :

 

Le Minotaure

André Breton, Le message automatique, étude sur l’œuvre plastique des médiums,
Le Minotaure, n° 3-4, décembre 1933

 

On reconnaît en haut de la page de droite, un paysage ultra-martien et une ville martienne ; en bas quatre étapes dans la réalisation de son Judas, emprunté aux planches X, XII et XIV du livre de Deonna ; au milieu, son œuvre : Hélène et l’ange gardien.

 

Le Jeu de Marseille

 

Smith 2

Joker 1

 

« Édité à Marseille par André Dimanche et fabriqué, selon un procédé artisanal, par le Maître-Cartier Grimaud.

« Indépendamment du joker (Ubu, par Jarry), les 16 cartes (en y comprenant les as) qui commandent le Jeu de Marseille ont été dessinées, à raison de deux pour chaque participant, par : Victor Brauner, André Breton, Oscar Dominguez, Max Ernst, Jacques Hérold, Wilfredo Lam, Jacqueline Lamba et André Masson.

« Pour que l’ensemble ainsi constitué garde un caractère collectif, aussi anonyme que possible, elles ont été reprises scrupuleusement d’un seul trait par Robert Delanglade.

« Nous avons été conduits à adopter, correspondant aux quatre préoccupations modernes que nous tenions pour majeures, quatre nouveaux emblèmes, à savoir :

 

Emblème Signification
Flamme
Étoile (noire)
Roue (et sang)
Serrure
Amour
Rêve
Révolution
Connaissance

la hiérarchie à partir de l’as se maintenant de la manière suivante :

Génie — Sirène — Mage — dix — Etc…,

chacune des figures (de personnage historique ou littéraire) étant celle que d’un commun accord nous avons jugée la plus représentative à la place assignée, soit :

Génie de la connaissance : Hegel
Génie de la révolution : Sade
Génie de l’amour : Baudelaire
Génie du rêve : Lautréamont

 Sirène de la connaissance : Hélène Smith
Sirène de la révolution : Lamiel
Sirène de l’amour : La religieuse portugaise
Sirène du rêve : Alice

Mage de la connaissance : Paracelse
Mage de la révolution : Pancho Villa
Mage de l’amour : Novalis
Mage du rêve : Freud. »

 André Breton, 1941

 

 

 

Helene et son ange gardien (1912)

Hélène et l’ange gardien (1913)

 

 

 

 


[1]. Flournoy, Nouvelles observations, p. 112 sq. ; Lemaître, op. cit., p. 64. Peu après Hélène passe quelques mois à Paris avec sa bienfaitrice, et donne encore quelques séan­ces, surtout du cycle royal, Flournoy, op. cit., p. 114, 218.

[2]. « Quand même, et malgré toute la fatigue très grande que je ressens par moment, je rends grâce à Dieu chaque jour de la grâce accordée, de ce qu’il m’a sortie de la vie des affaires, vie âpre, ardue, surmenée, matérielle au possible, incomplète, remplie d’im­prévu et de lutte, vide d’idéal, grise et atone, qui était pour moi toute mécanique, toute de nécessité sans être de sentiment. Contingence obligatoire, où je sentais à chaque ins­tant et à chaque heure mon être s’user sans s’affiner et la matière se désagréger sans évoluer. Maintenant… je suis moi, et bien moi, libre de mes mouvements, de mes re­gards, de mes pensées » (1908).

[3]. Flournoy, Des Indes, p. 24.

Elle écarte en 1909 un Genevois, M.M. G…, qui se serait épris d’elle, en lui faisant comprendre qu’« il n’était pas le rêve d’Hélène » (1909).
« Je n’ai pas revu l’abbé J… depuis quelques semaines déjà. Sa dernière visite m’a été plutôt désagréable. Il a profité de quelques instants où j’étais seule avec lui, pour me dire que si ce n’était pas son âge mûr et ses cheveux blancs, il me demanderait d’unir nos deux vies dans un amour idéal. J’étais scandalisée, et je l’ai regardé avec des yeux si indignés, et, je le sentais, une expression hautaine et courroucée. Je n’ai pas prononcé une parole… » (1909).
« Quel que soit le parti qui se présente, lui dit l’abbé G…, quel que soit le mariage qui pourrait vous être proposé, n’acceptez rien, ne vous pressez pas ; il faut pour vous un homme qui vous comprenne, qui apprécie votre don et qui puisse vous rendre heureuse ». (1914).

[4]. Flournoy, Nouvelles observations, p. 111 sq., Phase américaniste. Ex. : séance de 1907, avec la princesse del Dr…, où Hélène évoque l’esprit de l’époux de sa visiteuse, et répète à celle-ci les paroles prononcées par le prince sur son lit de mort, etc.

[5]. Des Indes, p. 14.

[6]. « Cagliostro a raison : tous ces magnétiseurs, guérisseurs, hypnotiseurs, sont tous des fripouilles. Ne dois-je pas m’attendre à tout de ces tristes envoûteurs ? » (1913).
Comme le constate Flournoy, Des Indes, p. 56, Hélène a toujours eu en horreur l’hypnose et le magnétisme :
« Personne ne m’a jamais hypnotisée ni magnétisée. J’ai en sainte horreur le magné­tisme et l’hypnose par lesquels se commettent tant de méfaits… Jusqu’à présent les plus beaux phénomènes de ma médiumnité n’ont jamais eu besoin de magnétisme humain. Ils se sont toujours produits à l’état de veille. C’est là leur valeur ». Cf. Sudre, op. cit., p. 98.
« Mais, objecte Flournoy, elle ne se rend pas compte qu’en évitant le mot, elle accepte la chose, car ses exercices spirites constituent en réalité pour elle une autohypnotisation qui dégénère inévitablement en hétérohypnotisation, par le fait qu’elle y subit l’in­fluence spéciale de telle ou telle des personnes présentes ».

[7]. Comme son ami italien, Élise Müller était une fervente admiratrice de Mussolini, dont elle croyait qu’il allait régénérer l’Italie.

[8]. Livre qui parut en 1932, trois ans après la mort de la médium.

[9]. M.L. Martin a nié la valeur de ces photographies, et émis des doutes sur la véracité d’Hélène, à tort selon nous, puisque ce processus n’a rien d’anormal chez les médiums :
« Nous ne pensons pas en effet que l’on considère comme sérieux ce pseudo-contrôle constitué par la suite des clichés pris après chaque séance. En présence de quelques amis, une personne a démontré que le processus indiqué pour la confection des tableaux ne constituait pas en réalité une difficulté insurmontable ni même sérieuse. » Revue suisse des sciences psychiques, 1914 ; Annales des sc. psych., 1914, p. 178.

[10]. Nous ne possédons plus ces clichés, mais seulement quelques épreuves jaunies.
« Je vous prie de croire que l’original n’a jamais été aussi laid que paraissent ces clichés sans retouches. Les yeux n’ont jamais été si gros et informes. Le nez en tout cas n’a été fait que tout à la fin, et c’était fort étrange de voir la place du nez qui restait blanche toujours. Les nos 8 et 9 sont curieux vraiment : on dirait que le portrait a pris vie, que les yeux ont bougé, regardent au loin, surtout dans le n° 8. C’était si curieux ; il n’y avait pas de peau sur le visage jusqu’à la septième séance où seulement elle a commencé à se former… C’était un crâne, absolument, un crâne, disait le docteur G…, de quelqu’un enseveli dans la terre même, sans cercueil, sali par elle. C’était horri­blement émotionnant. Le front était très creux au milieu, le front d’un penseur, mais il s’est modifié dans la suite quoique conservant toujours une ombre ».

[11]. Nous en possédons les clichés. Les épreuves ont été collées dans un album par Hélène, avec des légendes explicatives.

[12]. Nous possédons cette série de clichés ; comme pour la Fille de Jaïrus, les épreuves ont été groupées par Hélène, avec leurs légendes, dans un album.
« Pour qu’aucun doute ne subsiste à cet égard, elle a pris la décision de photographier son dernier tableau, Judas, sous toutes ses phases. Elle possède ainsi 53 clichés de l’évo­lution de cette peinture. Ils marqueront, sans aucun doute, dans les annales de la science et prouveront, de façon irréfutable, que seule une série de visions objectives a pu per­mettre un travail semblable » (ms. d’Hélène).

[13]. Voir l’album, avec les légendes des clichés.

[14]. Judas, p. 15.

[15]. Le paysage de l’ange gardien est achevé en juillet 1912 ; celui de Judas nécessite 21 séances, du 4 juillet au 8 août 1913.
« N’oublions pas d’ajouter que les paysages de tous les tableaux sont faits entièrement avant que les personnages soient apparus. Cela constitue un double travail que certes ne ferait pas un peintre professionnel, et qui donne un puissant intérêt à l’œuvre entière » (manuscrit d’Hélène, 1913).

[16]. Le paysage de la Transfiguration est terminé le 16 mars 1911, les personnages ne commencent qu’en juin. Le paysage de Judas est terminé à la 21° séance, le 8 août ; le personnage apparaît déjà le 10 août.

[17]. De même, Judas est peint d’abord nu, puis les vêtements viennent s’ajuster sur le corps, Cuendet, p. 7.

[18]. Ex.
— Crucifié : 1er séance, yeux ; 2e séance, le reste de la face ; puis ce qui manque de la tête et les cheveux ; le buste et les bras ; le crâne ; à la 18° séance, tout le haut est achevé, le ciel est fait ; mais il manque encore les pieds et les jambes.
— Gelhsémané : 1re séance, yeux ; 2e séance, nez et bas du visage ; 3e séance, chevelure, Lemaître, p. 77.
— Transfiguration : Yeux de Jésus ; ses pieds (2e et 3e séances) ; bas de la robe (4e) ; buste (5e) ; bras et ceinture (6e). Puis, au lieu de finir entièrement ce personnage, Hélène passe aux yeux des deux prophètes, et aux mains.
— Judas : Yeux et oreilles ; pied gauche ; jambe gauche ; crâne, etc. cf. Cuendet, Judas, p. 15.
— Cagliostro : Yeux (lie séance) ; oreilles et bouche (2e).

[19]. Sudre, Introduction, p. 213.

[20]. Dessins du comte de Tr., Guilbert, L’illusion du merveilleux, p. 16, pl.

[21]. « Vous savez, grand ami, c’est un peu extraordinaire, vous ne m’en voudrez pas de vous le dire, mais je trouve que Jésus ressemble vraiment plus à son père qu’à sa mère. Que de polémiques va susciter ce tableau ! Je vais en entendre… de toutes les couleurs ».
« J’ai eu hier la visite d’un vieillard très désireux de voir mon dernier tableau. Il a été scandalisé de la ressemblance indéniable qui existe entre les yeux de Jésus et de Joseph. Il ne cessait de répéter: « C’est trop fort, vraiment trop fort ; à quoi donc avez-vous pensé, mademoiselle ! » Je lui ai dit que je n’avais pensé à rien, si ce n’est que très probablement, Marie, fiancée à Joseph et très éprise des beaux yeux de son fiancé, avait sans le vouloir, par sa volonté, ou peut-être simplement un désir, été bien involontairement la cause de cette ressemblance. Ma réponse ne l’a satisfait qu’à demi, et il est parti très, très contrarié » (1912).

[22]. Freud a interprété le sourire des peintures de Léonard de Vinci comme le souvenir du sourire qu’il vit sur les lèvres de sa mère. « Ce fut sa mère qui posséda ce mystérieux sourire, qui le captiva si fort quand il le retrouva sur les lèvres de la dame florentine ». Freud, Un souvenir d’enfance de Léonard de Vinci, trad. Marie Bonaparte, 1927, p. 137 sq., 147 ; id., Eine Kindheitserinnerung des Leonardo de Vinci, in Schriftenzur angew. Seelenkunde,VII,1910 ; 3e éd., 1923 ; id., GesammelteSchriften, IX, 1925. Dans la Sainte Anne de Léonard au Louvre, Freud voit une sorte de lusus naturae, les contours d’un vautour ; Léonard aurait inconsciemment rappelé ainsi un souvenir d’enfance, où, dit-il, au berceau, un vautour lui ouvrit la bouche au moyen de sa queue, et plusieurs fois le frappa avec elle entre ses lèvres. Freud reconnaît dans ce vautour un symbolisme sexuel inconscient. Un souvenir, trad., p. 156, note, pl. IV ; Pfister, Kryplolalie, Kryplographie und unbewusstes Wexierbild bei Normalen, Jahrb. f. Psychoan. Und Psychopath. Forschungen, V, 1913.

[23]. « Il est venu aussi passablement de prêtres des environs de Genève. Ils sont tous si bons, si bienveillants pour mon œuvre. Avant-hier, il y en avait un qui prétendait que le Christ avait mes yeux. Un ami qui l’accompagnait trouvait qu’il avait raison » (1908).
Elle-même remarque qu’un des disciples de la Transfiguration a le nez de M. G… (une de ses connaissances) : » voilà qui ne fera pas plaisir à ce monsieur si fier, tant soit peu orgueilleux » (1910).

[24]. Voir plus haut, p. 91.

[25]. Nouvelles observations, p. 119-20.